Dans l’ancien temps, lire par-dessus l’épaule de son voisin était assez peu passionnant. Aujourd’hui, lire par-dessus l’épaule de son voisin consiste essentiellement à regarder ce qu’il ou elle trafique dans son téléphone. Et cela pose toute une série de questions.

Mais qu'est-ce qui donne ainsi sourire cette jeune femme ?
Mais qu'est-ce qui donne ainsi sourire cette jeune femme ? © Getty / Westend61

En ces jours où être serrés les uns contre les autres dans les transports en commun est plus pénible que d’habitude, et en attente des départs de vacances qui nous placent dans le train à côté d’inconnus, je voudrais réfléchir un instant à une activité qui a pris un sens nouveau depuis quelques années : lire par-dessus l’épaule de son voisin. 

Dans l’ancien temps, lire par-dessus l’épaule de son voisin était assez peu passionnant. Soit vous tombiez au milieu d’un livre (et ne voyiez pas l’intérêt d’un passage dont vous ne connaissiez pas les tenants et ne connaîtriez sans doute jamais les aboutissants, à moins que le trajet soit très long), soit vous saisissiez l’occasion de lire un journal sans dépenser un sou (avec l’inconvénient de ne pas pouvoir choisir le journal en question, ni le rythme auquel les pages se tournaient). Aujourd’hui que les livres se font plus rares dans les transports, et encore plus rares les journaux, lire par-dessus l’épaule de son voisin consiste essentiellement à regarder ce qu’il ou elle trafique dans son téléphone. Et cela pose toute une série de questions.

D’abord, il y a un dilemme moral : est-ce que je peux prendre le droit de regarder ce que mon voisin ou ma voisine trafique dans son téléphone ? Parce que, il faut en convenir, un téléphone c’est autrement plus intime qu’un journal… ce serait se faire voyeur. Pour ma part, je tranche le dilemme moral en le déplaçant sur le terrain de la connaissance. Car c’est l’occasion d’éclairer un peu le mystère de la science contemporaine : mais que font les gens dans leur téléphone ? Et donc, je n’ai aucun scrupule à regarder par-dessus l’épaule de mes voisins, car à ce moment-là, je ne suis pas un affreux voyeur, je ne suis pas un radin qui ne veut pas payer son journal, je suis un ethnographe qui veut connaître ses contemporains.

Mais qu’est-ce que j’apprends en regardant dans les téléphones de mes voisins ? J’apprends que pas grand monde ne consulte les sites d’informations (on le sait, mais on le vérifie). Je suis sidéré par la vitesse à laquelle les plus jeunes font défiler les photos Instagram et la dextérité avec laquelle il les like ou pas d’un mouvement à peine perceptible du pouce (et ça me fait réfléchir au sens parfois un peu trop profond qu’on donne à tous ces likes qui sont effectués si vite et me fait douter du fondement de toute une économie qui repose sur le like…) Je suis étonné par tous ces smileys de cœur et de baisers qui fleurissent dans les textos le matin et je me pose une question : ces gens qui envoient plein de cœurs le matin, s’adressent-ils à l’amoureux ou l’amoureuse qu’ils viennent de quitter et qu’ils retrouveront le soir, ou alors, reprennent-ils avec leurs amant ou leur maîtresse une conversation amoureuse qui a été interrompue par la vie conjugale ? Je n’ai jamais osé poser la question. J’aime aussi regarder les gens débriefer à un groupe WhatsApp leur soirée de la veille, avec plein d’allusions que je ne comprends pas, mais qui les font sourire ; c’est assez beau quelqu’un qui sourit à son écran. Je suis étonné par les gens qui ont sur leur téléphone des activités que je ne leur aurais pas soupçonnées au premier abord. Tel cadre cinquantenaire qui a une playlist de musique où défilent uniquement des groupes de métal russes. Tel jeune homme très bourgeois qui regarde pendant trois quart d’heure des vidéos d’émeutes dans les rues de Paris. Il y a quelques temps, j’ai même vécu une expérience étrange... Dans un TGV qui allait vers la Suisse, je me suis retrouvé placé derrière la dirigeante célèbre d’une grande entreprise française. Etant de biais, j’ai eu un frisson quand elle s’est saisi de son téléphone, dont je voyais l’écran presque aussi bien que si c’était le mien : j’allais avoir accès à des secrets industriels, voire même politiques. Eh ben, cette grande patronne a joué à Candy Crush pendant une heure.

La question, évidemment, est : pourquoi tous ces gens ne cachent-ils pas mieux leur écran ? Je pense par un mélange de paresse, de désinvolture et de modestie (« qui ça peut bien intéresser ce que je fais sur mon téléphone ? »). Les mêmes raisons que celles pour lesquelles on dissémine nos données personnelles dans nos vies numériques. Ça n’intéresse personne, sauf le jour où un voyeur sans scrupule – un ethnographe au travail - en parle à la radio. 

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