Les Gilets jaunes passent beaucoup de temps à protester, plus ou moins violemment, contre le traitement que leur réservent les médias.

Prenons-les au mot et allons voir dans les réseaux sociaux comment ils documentent eux-mêmes le mouvement. Je ne prétends évidemment pas à l’exhaustivité – la matière est gigantesque - mais ce que j’ai vu m’a amené à plusieurs réflexions. 

1.   La séparation entre médias et réseaux sociaux est beaucoup moins étanche que leur hostilité de principe ne le laisse penser. Pour le dire autrement, ils ne cessent de relayer des images qui proviennent des médias institués. Quand elles ne vont pas dans leur sens, ces images viennent alimenter l’idée que les médias racontent n’importe quoi, qu’ils sont corrompus, aux mains du pouvoir. Mais quand elles vont dans leur sens, elles sont avancées comme des preuves, sans être interrogées. L'attitude vis-à-vis des médias est donc, dans les faits, très ambivalente et les réseaux sociaux se font autant lieu de la critique des médias que leur caisse de résonance.  

2.   Les images produites par les Gilets jaunes ne sont pas toujours très différentes de celles que produisent les médias. Ce fut frappant samedi. A beaucoup tourné une vidéo où des Gilets jaunes jetaient dans des poubelles des restes de la manifestation avec des commentaires sur le mode “voici ce qu’on ne montre pas à la télé : les gilets jaunes sont propres.” Mais si on regardait, sur ces mêmes comptes, les FacebookLive, on y voyait filmées en direct et en longueur des scènes de violence qui n’avaient pas grand-chose à envier à ce que montrait la télé en même temps. Ainsi, on remarque que les comptes de soutien aux Gilets jaunes ne font pas autre chose que les médias : ils sélectionnent. Par exemple, plus que d’autres vidéos où des manifestants tiennent des propos très limites, a beaucoup tourné une vidéo où un cortège de la manifestation contre les violences faites aux femmes était applaudi par des gilets jaunes. Parmi toutes les images qu’ils ont à disposition, ces comptes de Gilets jaunes sélectionnent et font tourner celles qui correspondent le mieux à l’image qu’ils ont envie de donner. C’est de bonne guerre et c’est intéressant - parce que c’est une sélection qui se fait sur un mode différent de celui des médias traditionnels (plus horizontal, plus artisanal,  par le partage et le like et pas par une rédaction en chef…), mais c’est quand même une sélection qui produit le même effet que toute sélection : elle ne donne pas une image parfaite et pure. 

3.   Il est frappant de comparer les images produites par les Gilets jaunes et celles qui avaient été produites par Nuit Debout. A la base, la même suspicion vis-à-vis des médias et le même désir d'utiliser les réseaux pour produire sa propre documentation. Mais au final, deux résultats très différents, beaucoup plus pensé – pour ne pas dire esthétisé - du côté de Nuit debout, beaucoup moins maîtrisé – parfois jusqu’au gaguesque – du côté des Gilets jaunes. Il y a mille raisons à cette différence mais le fait même qu’elle existe dit une supériorité d'Internet par rapport aux médias traditionnels. Les réseaux sociaux ne disent pas plus la vérité - parfois moins – mais ils exposent aux yeux de tous comment un mouvement social se perçoit lui-même et se raconte lui-même. Et ça, non seulement c'est important politiquement, mais surtout, c’est difficilement accessible aux médias traditionnels, avec une grammaire toujours uniformisante, peinent à rendre compte de la singularité des luttes. 

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Manifestation de Gilets Jaunes à Rochefort, 24 novembre 2018 © AFP / Xavier Léoty
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