Beaucoup d'Etats se sont lancés dans des politiques de régulation d'Internet. Et, déjà sous la République de Weimar, se posait la question du contrôle des médias par le pouvoir.

Confrontés aux travers des réseaux sociaux (on les connaît : circulation de fausses informations, ingérence de pays étrangers, contenus violents, propagande extrémiste et terroriste), beaucoup d’Etats se sont lancés dans des politiques de régulation d’Internet. 

Des politiques qui changent selon les traditions nationales, mais ont un point commun, réguler les contenus : une loi contre les propos haineux a été votée en Allemagne en 2017, la Grande-Bretagne veut imposer un “devoir d’attention” aux entreprises qui possèdent ces réseaux, quant à la France, il y eu la loi sur les « fausses informations » et le gouvernement se veut leader d’une régulation à l’échelle mondiale qui sera discutée au prochain G7…. Cette question de la régulation est éminemment complexe et oppose toujours les mêmes camps : ceux qui ne voient pas le problème et ceux qui dénoncent une atteinte à la liberté d’expression. 

Or je viens de lire quelque chose qui m’a fait réfléchir. Heidi Tworek, historienne officiant à l’Université de Colombie britannique au Canada, a publié récemment dans la revue américaine The Atlantic un article tout à fait passionnant, un article qui nous replonge dans l’Allemagne des années 1930. Le point de départ, c’est une citation de Joseph Goebbels, le ministre de la propagande d’Hitler : “Nous n’aurions pas pu prendre et exercer le pouvoir comme nous l’avons fait, sans l’avion et la radio”, disait Joseph Goebbels. Selon Heidi Tworek, cette phrase est mal interprétée si l’on croit que les deux - l’avion et la radio - ont également servi avant et après la prise de pouvoir. En réalité, l’avion a servi pour faire campagne - Hitler prenant plusieurs fois l’avion par jour pour se rendre dans toute l’Allemagne - et la radio a servi à asseoir ce pouvoir, une fois acquis. Pourquoi ? Parce que la radio était déjà contrôlée par l’Etat, avant même que les Nazis arrivent au pouvoir. 

Quand la radio se développe en Allemagne au début des années 1920, la République de Weimar y voit un outil d’unification du peuple allemand, très éprouvé par la Première Guerre Mondiale, et donc, il la régule. Très vite, on supprime l’information et la politique, qui pourrait fragiliser l’opinion, et on consacre la radio à l’éducation et au divertissement.  Et, à mesure que la République de Weimar devient de plus en plus instable, elle augmente même son contrôle sur la radio en la dépolitisant toujours plus. Le but était noble : sauver la démocratie. Ca n’a pas vraiment marché. Ces lois ont permis aux Nazis de dénoncer un « système des médias » tenu par le gouvernement, mais surtout, une fois qu’ils ont obtenu le pouvoir, ils ont reçu en cadeau le contrôle absolu de la radio, et l’ont utilisé à plein. 

Evidemment, c’est un exemple extrême. Mais Heidi Tworek raconte que la loi promulguée en 2017 en Allemagne, non seulement porte en elle des éléments très problématiques quant à la liberté d’expression, mais aussi, qu’en exigeant le retrait de contenus d’extrême-droite, elle a largement participé leur publicisation (comme ses ancêtres, l’extrême-droite allemande a pu en appeler à la censure, ce qui fait toujours beaucoup d’effet). 

L’idée de ce rappel historique n’est pas de provoquer un point Godwin en disant : la régulation des contenus sur Internet, c’est un truc de Nazi. Dans la situation qui est la nôtre, il faille agir est indéniable, Heidi Tworek elle-même le concède. Néanmoins, on peut tirer plusieurs leçons de rappel. 

1. C’est toujours utile d’observer les conséquences à long terme des politiques, l’Histoire nous le permet. 

2. On peut avoir les meilleures intentions du monde et provoquer des catastrophes 

3. La démocratie, c’est conflictuel – c’est même le seul régime politique qui autorise et nécessite le conflit. 

Evidemment, ce conflit s’encadre, mais le faire disparaître des médias et des conversations, c’est, paradoxalement, affaiblir la démocratie. 

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