Quel est le point commun entre #metoo, les gilets jaunes, les Anonymous, les défenseurs de la théorie de la terre plate ?

Une révélation.

Hier, j’errais sur Twitter comme ça m’arrive, quand je tombe sur une discussion rigolote. 

Un Twittos avait révélé que quand il était petit et qu’il entendait sa mère dire “en route mauvaise troupe”, il entendait “en route mon vestroupe” et, tout en se demandant ce qu’est un “vestroupe”, était super content d’en faire partie. Ce qui est drôle, c’est que cet aveu en a déclenché des dizaines d’autres. L’une a confessé que pendant très longtemps, un veau “élevé sous la mer” était pour elle un veau qui avait grandi dans un scaphandre. Un autre se demandait pourquoi on s’émerveillait de découvrir le “pot-aux-roses”, alors que le rose est assez voyant, une autre trouvait bizarre qu’une femme qui “perde les eaux” se débarrasse d’un squelette. Tout ça était assez mignon. Mais ce qui était intéressant, c’est qu’en y allant de leurs petites anecdotes, les gens disaient surtout leur contentement de s’apercevoir qu’ils n’étaient pas seuls, « moi qui pensait être le seul à ne rien comprendre, je m’aperçois que non, quel soulagement… ». 

C’est là que j’ai eu une révélation : se rendre compte qu’on n’est pas seul, c’est le moteur de l’internet contemporain. 

Dit comme ça, ça l’air basique, mais réfléchissons-y un instant. 

Quel est le point commun entre #metoo, les gilets jaunes, les Anonymous, les défenseurs de la théorie de la terre plate ? Ce sont des gens qui ont pensé des choses dans leur coin, qui ont vécu ou subi des situations dans leur coin, et qui soudain, s’aperçoivent qu’ils ou elles ne sont pas seul-e-s à penser vivre ou subir ces situations de cette manière-là. L’architecture des réseaux leur permet à la fois de se reconnaître, de se rassembler à distance, et de le dire. C’est nouveau, c’est d’une incroyable puissance, parce qu’il y a à la fois quelque chose de l’ordre de l’affect, du réconfort, et parce que c’est la base du politique. Bientôt passera sur Arte un documentaire sur les violences obstétricales - des violences subies par les femmes lors de leur accouchement. Eh bien ce documentaire commence par raconter ces forums sur lesquels des femmes éparpillées en France - qui souvent souffraient dans la solitude et parfois dans la honte - ont découvert qu’elles n’étaient pas seules. Ensuite a eu lieu une lutte politique. C’est très beau. Mais ce mécanisme est le même pour ceux qui, dans leur coin, pensent que le traité d’Aix-La Chapelle va rendre l’Alsace Lorraine à l’Allemagne ou que nous sommes dirigés par les reptiliens. Internet leur permet de se rendre compte qu’ils ne sont pas seuls, de se rassembler, de communiquer et de s’organiser. 

Tout ça a un effet : en favorisant les rassemblements de gens qui s’aperçoivent qu’ils ne sont pas les seuls, mais qui ne sont pas non plus hyper nombreux, Internet rend hypervisible le minoritaire. C’est comme si on regardait la société avec une loupe : le nez dans les réseaux, on se dit “wha, c’est énorme”, puis quand on retire la loupe, on s’aperçoit que ce n’est pas si gros. Telle est notre condition contemporaine : un trouble de la vision, provoqué par un problème de focale. Quelle est la vraie taille de ce qu’on voit ? Politiquement, c’est troublant, et ça désespère certains : “on n’arrive plus à savoir ce qui est important, il n’est plus possible d’avoir de majorité, plus d’intérêt général, que des combats particuliers…”. Pour ma part, je suis plus optimiste, parce que si on y réfléchit, dans l’histoire de l’humanité, à chaque fois qu’on a ajouté de nouvelles focales pour regarder le monde, ça a été très intéressant : au XVIème siècle, on invente la lunette astronomique qui nous propulse vers l’infiniment grand, on invente le microscope qui nous propulse vers l’infiniment petit, et on a un siècle passionnant…. On a inventé Internet, notre vision est troublée, mais c’est passionnant. 

  • Légende du visuel principal: Internet rend le minoritaire hypervisible © Getty / Image Source
L'équipe
Thèmes associés
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.