Les analogies valent ce qu’elles valent, mais elles nous aident à comprendre ce qu’on n’arrive pas à expliquer. Xavier de la Porte explique en quoi les sujets d'emballement sur les réseaux sociaux lui font penser à des bulles spéculatives.

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Likes (illustration) © Getty / calvindexter

Si vous fréquentez un peu les réseaux sociaux, vous avez sans doute fait l’expérience suivante : en quelques minutes, vous voyez un sujet monter. Il emplit vos timelines au point que vous avez l’impression que rien d’autre n’existe. 

Quand c’est polémique, tout le monde s’empoigne. Quand c’est consensuel, tout le monde semble rechercher le propos le plus frappant. Parfois, vous aussi vous y mettez, vous participez à la bagarre ou à la communion. Et puis, au bout de quelques heures, soit le sujet disparaît de lui-même, soit vous quittez les réseaux. Dans les deux cas, il vous reste une sensation étrange, et beaucoup de questions : à quoi ai-je assisté ou participé ? Est-ce que c’était vraiment important ? Est-ce que c’était réel ? Est-ce que c’était le réel ? 

Ces moments me font penser à des bulles spéculatives. Une bulle spéculative est un phénomène économique complexe, mais en gros, c’est un emballement du marché qui a pour conséquence de faire monter des valeurs à une hauteur telle qu’elles n’ont plus rien à voir avec le prix réel. 

Quand on y réfléchit un peu, il y a bien des ressemblances entre ce phénomène et ceux qu’on connaît régulièrement dans les réseaux : 

  • une disproportion des valeurs, 
  • le fait que les acteurs ont beau être concurrents, ils participent à l’augmentation de la valeur (puis à son écroulement), 
  • la difficulté de se tenir en dehors du processus quand on est un acteur du marché, 
  • le fait que tout le monde voit assez vite que les valeurs sont disproportionnées mais continue d’alimenter le processus par peur de ne pas emporter la mise, 
  • le fait que dans ce type de processus rares sont ceux qui gagnent (beaucoup sont perdants). 
  • Autre ressemblance : les acteurs de ces bulles spéculatives sont peu nombreux par rapport au reste de la population qui les ignore ou s’en fout, mais en sentira quand même les conséquences au moment du krach. 

Tout ça fait étonnant écho à ce qui se passe dans les réseaux : c’est souvent la polémique – donc des acteurs concurrents – qui fait monter un sujet. La tentation est forte de participer, de peur d’être hors du jeu

Et puis ces moments d’emballement des réseaux ont aujourd’hui des conséquences sur le monde, sur les conversations. 

Bien sûr, la valeur dans les réseaux, ce n’est pas l’argent comme sur les marchés, mais ce serait plutôt la visibilité, celle que vont soudainement acquérir un sujet ou une personne. Mais quand même, je trouve que l’analogie fonctionne assez bien.

Elle permet même de comprendre quelque chose de fondamental. Aux bulles spéculatives, les économistes trouvent des causes économiques (par exemple les crédits faciles et fragiles), mais aussi des causes psychologiques (comme l’emballement mimétique, ou ce qu’Alan Greenspan a appelé “l’exubérance irrationnelle”). De la même manière, ces bulles qu’on voit surgir dans les réseaux sociaux ne sont pas simplement le fait des fonctionnalités techniques de ces plateformes (les likes, partages, retweets et autres artefacts algorithmiques). Sont en jeu d’autres causes d’ordre plus psychologique. L’analogie nous permet de comprendre que ce qui a lieu aujourd’hui sur Internet a aussi lieu ailleurs, depuis longtemps et sans doute pour encore longtemps. Ce nous permet aussi de comprendre qu’il n’y a pas beaucoup de moyens de s’en prémunir et d’expliquer vraiment pourquoi c’est tel sujet plutôt que tel autre, telle personne plutôt que telle autre, qui va devenir une bulle. 

Rappelons-nous ce qu’avait répondu le grand physicien Isaac Newton quand on lui avait demandé d’expliquer le krach de la South Sea Company au début du XVIIIe siècle. Il avait répondu qu’il “pouvait calculer les mouvements des corps célestes, mais pas la folie des hommes.”  

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