L’élection de Jair Bolsonaro à la tête du Brésil pose la question qui semble se poser à chaque nouvelle élection d’un dirigeant fachistoïde à la tête d’une démocratie : quel rôle a joué Internet (et notamment WhatsApp) dans tout ça ?

Supportrice de Fernando Haddad, opposant à Jair Bolsonaro à l'élection présidentielle brésilienne. L'implication de la plateforme WhatsApp dans cette élection est pointée du doigt aujourd'hui.
Supportrice de Fernando Haddad, opposant à Jair Bolsonaro à l'élection présidentielle brésilienne. L'implication de la plateforme WhatsApp dans cette élection est pointée du doigt aujourd'hui. © AFP / Daniel RAMALHO

La victoire de Donald Trump avait révélé les capacités de l’entreprise Cambridge Analytica, capable d’adresser aux électeurs des messages hyper ciblés via les réseaux sociaux ; aujourd’hui, c’est la messagerie WhatsApp - propriété de Facebook - qui est montrée du doigt. 

Bien que chiffrée, bien que limitée à des groupes de 256 personnes, elle a permis la propagation de messages de propagande - et bien souvent de fausses informations - dans un pays où, du fait du prix exorbitants du texto, son usage est massif dans la population. D’où la conclusion à laquelle en arrive le brillant analyste des questions numériques, Guillaume Champeau, qui écrivait hier sur son compte Twitter : 

L'imprimerie a provoqué un changement politique majeur avec l'avènement des démocraties parlementaires, rendues nécessaires par l'éducation de masse. Sûrement qu'Internet devra conduire à réfléchir à ce que devront être les institutions du XXIIe siècle. 

Rien que ça. 

Guillaume Champeau n’est pas le seul à dire cela. Dans un ouvrage publié l’année dernière : Le temps des algorithmes, deux informaticiens français - Serge Abiteboul et Gilles Dowek-  expliquaient que le rythme relativement lent auquel étaient consultées les populations dans une démocratie (une élection par an en moyenne) avait été dicté au cours des XVIIIe et XIXe par la lenteur des communications elles-mêmes - une diligence, ça ne va pas vite, organiser des élections prenaient du temps. A l’heure où une information va à la vitesse de la lumière, il semble impossible de ne pas revoir ce rythme. Dit comme ça, ça a l’air évident. 

Est-ce qu’il faut tout remettre à plat ?

Tout d’abord, je constate que cette idée qu’il faudrait adapter le fonctionnement démocratique au numérique est aussi l’argument avancé par les promoteurs les plus intéressés des grandes entreprises du secteur. Dans un livre paru il y a cinq ans (The New Digital Age), Jared Cohen et Eric Schmidt (à l’époque patron de Google) annonçaient tranquillement l’avènement d’un nouveau monde où les plateformes numériques suppléeraient les États dans bien des fonctions de la vie publique, jusque dans l’organisation de la vie démocratique. 

Pas sûr que ce soit vraiment désirable… Mais ça donne une idée de l’ampleur du chantier, s’il s’agit d’adapter la démocratie et ses institutions à ce nouvel âge numérique… 

Lutter contre l’ambition des GAFA à se substituer à l’Etat, contre les États qui essaient d’interférer dans les élections d’autres pays, lutter contre l’usage des réseaux sociaux à des fins de fausses informations. Tout en promouvant de nouvelles manières de consulter les peuples, d’écrire en commun une constitution comme l’a fait l’Islande etc. Il y a du boulot… 

Mais moi, avant qu’on s’y colle, j’aimerais comprendre quelque chose, qui me semble essentiel, et qui me déprime profondément. 

Comment se fait-il que la démocratisation d’Internet aille de pair avec le repli sur soi qu’on constate au Brésil, aux États-Unis, en Russie, en Hongrie, en Italie, et dont la France n'est pas épargnée ? 

Comment se fait-il que ce soit à un moment où, pour la première fois dans l’histoire de l’Humanité, on peut communiquer aussi facilement avec le monde entier, lire, regarder et entendre ce qui se passe ailleurs en un clic, avoir accès aussi vite aux savoirs les plus anciens et les plus lointains, s’exprimer à égalité, comment se fait-il que ce soit dans ce moment-là que réapparaissent aussi violemment tous les protectionnismes les plus durs et les xénophobies les plus haineuses

Y a-t-il un rapport entre ces deux mouvements contraires ? 

Ou Internet n’a-t-il rien à voir dans ce qui nous arrive politiquement ? 

J’ai beau lire et réfléchir, je n’arrive pas à trancher. Qu’on m’explique, et après, je veux bien tout changer.

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