Une nouvelle manoeuvre de désinformation russe a visé l'Afrique pour la première fois.

Quand on est un peu névrosé journalistiquement, le dernier jour de l’année peut être l’occasion de voir ce qu’on a manqué pendant les mois écoulés et de profiter de la dernière occasion qui nous est donné de nous rattraper. C’est ce que je vais faire ce matin, après avoir lu un article de la vénérable revue américain Foreign Affairs (revue d’actualité internationale) qui m’a mis face à mon ignorance. J’ai appris qu’il y a deux mois, Facebook avait annoncé avoir détecté une nouvelle manoeuvre de désinformation russe (y serait associée Yevgeni Prigozhin, connu pour son rôle dans la campagne russe pendant la dernière présidentielle américaine). Mais si cette manoeuvre est passée sous les radars des médias - en tout cas de mes radars -, c’est parce qu’elle ne visait plus l’Europe ou les Etats-Unis, mais l’Afrique. Et l’Afrique, on le sait bien, tout le monde s’en fout. Or cette campagne de désinformation à grande échelle - elle a visé le Cameroun, la Libye, Madagascar, le Mozambique, l’Afrique du Sud et le Soudan - est nouvelle et très instructive. 

D’abord, parce qu’elle a usé de techniques nouvelles : des serveurs-relais ont été utilisés pour cacher la provenance des informations, le volume des contenus diffusés était inédit, de nombreuses langues sont utilisées (l’arabe notamment) ce qui n’était pas le cas jusque là. Et le type de message a changé aussi : certains faisaient directement la promotion de la Russie dans la zone, d’autres critiquaient les présences françaises et américaines, et d’autres encore soutenaient certains candidats contre d’autres dans les élections locales. Au vu de tout ça, les spécialistes pensent que les Russes se sont servi de l’Afrique comme de zone de test, pour expérimenter de nouvelles techniques qu’ils exporteront ensuite. 

Les mobiles russes sont assez évidents. Depuis des années maintenant, Russie et Chine usent de toutes les armes possibles pour contrecarrer les présences françaises et américaines en Afrique (le premier sommet Afrique-Russie a eu lieu en Octobre dernier). Après tout, la désinformation est une arme comme une autre, me direz-vous. Sauf que, s’ils sont habitués aux interférences russes, les Africains ont manifestement été sidérés d’être considéré comme des cobayes, et y vont la manifestation d’un nouveau “colonialisme de la désinformation” qui nécessitait une réponse fortes. 

Mais là, il y a plusieurs problèmes. Déjà, pour lutter contre la désinformation, il faut un arsenal technique et juridique dont les pays africains se dotent au compte-goutte (le Kenya, le Burkina-Faso ou l’Ethiopie se sont dotés récemment de dispositifs contre la désinformation). Mais en plus, étant donné les tentations anti-démocratiques d’un certain nombre d’Etats africains, il y a toujours la crainte que ces mesures de lutte contre la désinformation donnent des instruments au pouvoir pour bâillonner son opposition. Et puis, au fond, tout le monde n’a pas intérêt à lutter contre la désinformation russe, elle peut être être utilisée nationalement ou internationalement selon les circonstances. Les experts en concluent qu’on ne devrait pas voir de grand mouvement contre la désinformation russe à l’échelle du continent africain, ce qui réduit les possibilité d’une défense efficace.

Alors voilà, si ce qui disent les experts de Foreign Affairs est vrai, et que les Russes, en plus d’y accroître leur influence, utilisent l’Afrique comme un champ d’expérimentation pour améliorer les techniques de désinformation, j’ai du mal à ne pas voir dans ce nouveau “colonialisme” la prolongation du vieil impérialisme à l’ancienne, qui a toujours su utiliser ses colonies comme champ d’expérimentation pour des pratiques pas des plus reluisantes (je pense, par exemple, au maintien de l’ordre). Et je me dis que c’est fou comme le numérique, malgré la somme de nouveaux problèmes qu’il pose, n’empêche les plus tristes bégaiements de l’Histoire. Et en plus, on n’y fait pas attention.t

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