On lit évidemment les « Confessions » comme une autobiographie de Rousseau. On peut les lire aussi comme une biographie de Madame de Warens.

Jean-Jacques Rousseau et Madame de Warens en 1732 sur une gravure de Maurice Leloir
Jean-Jacques Rousseau et Madame de Warens en 1732 sur une gravure de Maurice Leloir © Getty / DEA PICTURE LIBRARY

Le livre accomplit une forte compression du temps. A lire le récit de la première rencontre du jeune Jean-Jacques avec sa future protectrice, on croirait presque qu’il est très jeune devenu son amant : cette étape n’est en réalité intervenue qu’assez tard. L’autre récit, celui du séjour aux Charmettes rend compte d’un bonheur commun qui y aurait duré longtemps : on croirait que leur vie à deux s’y est tout entière déroulée et on oublierait presque que dans les dernières années comme dans la première, leur tête à tête était perturbé par la présence d’un tiers, un autre amant.

C’est que Madame de Warens était une personne à double face. Elle s’était échappée du foyer conjugal en Suisse mais elle avait scellé sa liberté reconquise dans la Savoie catholique voisine par une abjuration spectaculaire du protestantisme. Son existence quotidienne dépendait en conséquence des pensions qu’elle recevait du roi de Sardaigne et de l’Eglise locale. Elle ne pouvait perdre sa réputation de dévote et, en même temps, elle était tentée par une vie libertine qu’il lui fallait dissimuler. De même, ses goûts étaient simples mais la pensée de faire fortune ne la quittait jamais et elle était toujours prête à échafauder des projets de spéculation qui finirent par provoquer sa ruine. Femme émancipatrice, elle ne put jamais s’émanciper complètement.

Les Confessions dressent de Madame de Warens un portrait tout en contrastes. Mais faut-il lire dans d’autres textes de Jean-Jacques son portrait en creux ? Quand il est dit dans l’Emile que les femmes  sont plus douées pour l’observation que pour l’application des idées et qu’en tout cas, elles sont incapables de généralisation, faut-il y voir la conséquence du séjour qu’il fit chez « Maman » ? 

En tout cas, si Madame de Warens fut l’émancipatrice de l’écrivain, Rousseau ne fut pas, pour les femmes, un émancipateur.

Bibliographie 

  • Rousseau aux Charmettes de Claude Habib (Vallois)
  • Madame de Warens, éducatrice de Rousseau, espionne, femme d'affaires, libertine de Anne Noschis (L’Aire).
  • Le consentement amoureux. Rousseau, les femmes et la cité de Claude Habib (Hachette).
  • Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau (Gallimard).

Chanson Dress rehearsal rag de Leonard Cohen, 1971.

Les invités
  • Claude HabibProfesseure émérite de littérature à l'université Sorbonne Nouvelle
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