Gilles de Rais, le compagnon de Jeanne d’Arc devenu maitre en sadisme, a été réinventé par le XIXème siècle. Comme Jeanne elle-même, d’ailleurs. Ni l’un ni l’autre n’avaient jusqu’alors le rôle qui leur est dévolu depuis qu’ils sont constitués en paire - d’un côté la pucelle, de l’autre le prédateur sexuel.

Extrait du Silsilat al-dhahab (chaine d'or) par Jami de 1587 conservé au Musée de l'Hermitage à Saint-Petersbourg.
Extrait du Silsilat al-dhahab (chaine d'or) par Jami de 1587 conservé au Musée de l'Hermitage à Saint-Petersbourg. © Getty / Heritage Images

    Gilles de Rais, le compagnon de Jeanne d’Arc devenu maitre en sadisme, a été réinventé par le XIXème siècle. Comme Jeanne elle-même, d’ailleurs. Ni l’un ni l’autre n’avaient jusqu’alors le rôle qui leur est  dévolu depuis qu’ils sont constitués en paire - d’un côté la pucelle, de l’autre le prédateur sexuel. 

    Le XIXème, quand il construisait l’histoire nationale, s’appuyait sur une démarche médicale. De même que la médecine était au XIXème une discipline fondée sur l’histoire, l’histoire se vivait comme une catégorie de la médecine. Elle cherchait sans cesse le commencement et l’ascendance des dégénérescences. Jeanne d’Arc était  interprétée selon ce questionnement : d’où vient son génie ? Car le génie est une déformation ? Et à Gilles de Rais, il était demandé pareillement : comment a –t-il basculé dans la folie sexuelle ?

    C’est que les questions du sexe obsédaient la médecine du XIXe - la médecine nationale, plus encore la médecine coloniale. D’un côté, il y avait le danger des maladies transmissibles. De l’autre, la volonté de transmettre un sang pur à des individus qu’il fallait protéger.

    C’est dans ce climat que s’élabore ce qu’on n’appelle certes pas encore l’histoire des sexualités du Moyen Age. Dans un premier temps, certains auteurs n’avaient pas hésité à sonder les profondeurs : ainsi l’étonnant  et prolifique Paul Lacroix qui, en 1851-1853,  publiait une Histoire de la prostitution en six volumes où il décrivait par le menu les rues honteuses, le tissu sexuel conjonctif du Moyen Age. Mais plus avance le siècle plus les historiens se tiennent sur leurs  gardes. Dans les années 1880, apparaît le concept d’amour courtois. A un moment où on débat beaucoup du divorce, il présente l’avantage de contenir l’amour physique à sa place, provisoire. Le Moyen Age érotique va dès lors baigner dans une atmosphère de chevalerie mystique. 

    Il ne faut pas s’étonner si l’histoire culturelle telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui prenne plaisir à déchirer le rideau du Temple. 

Leçon au Collège de France : Les fixeurs au Moyen Âge I - Fixeurs, passeurs, lieux de passage : corps, textes et réseaux par Zrinka Stahuljak. (les 15 et 22 juin 2018).

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