Puisque nous allons parler du point de vue de l’Etat, autant reprendre le vocabulaire de l’Etat. Une commission délivre les visas d’exploitation et, deux fois la semaine, visionne en séance plénière les 100 ou 200 films qui lui posent question.

Intégristes tentant d'interdire la projection du film "Je vous salue Marie" de Jean-Luc Godard à Nantes le  2 juin 1985
Intégristes tentant d'interdire la projection du film "Je vous salue Marie" de Jean-Luc Godard à Nantes le 2 juin 1985 © Getty / Alain LE BOT

Elle affiche son intention de ne pas  toucher à la liberté d’expression des auteurs. Le travail qu’elle effectue, dit-elle, est un travail de contrôle qui aboutit à une classification. Les commissaires mettent en commun  le sens qui leur paraît être celui des films. Si leur attention est attirée par certaines scènes, ce n’est pas à eux de les couper mais éventuellement aux responsables du film. Si des difficultés demeurent, la nécessité les amène à supprimer des spectateurs potentiels en opérant une classification par âge. Les commissaires ne sont pas des censeurs mais des suppresseurs. Nuance d’importance.

A sa naissance il y a cent ans, il était demandé à la commission de préserver les intérêts nationaux; on attendait aussi d’elle qu’elle écarte les images révolutionnaires. Sa justification première est maintenant la protection de la jeunesse. 

Les professionnels du cinéma reconnaissent sa nécessité comme un moindre mal; d’ailleurs, ils y participent : la censure est toujours un peu une coproduction… Il est vrai que depuis le long règne de Jack Lang à la Culture jusqu’à l’an 2000, elle a connu une période très libérale.

Aujourd’hui,  cette parenthèse est  refermée : on observe un raidissement. Le contraste est frappant entre le désordre qui règne sur le net et l’ordre que certains essaient de rétablir dans les salles. L’interdiction aux moins de 18 ans qui avait été abaissée à 16 est revenue en force. Un critère supplémentaire est mis en avant : celui de l’atteinte à la dignité humaine. Surtout, des associations contestent devant la justice les décisions de la commission de classification. Et à plusieurs reprises, avec succès. Le branle a été donné par les catholiques dévots mais d’autres minorités seront tentées de mener des guérillas similaires.

Ceux qui pensent que la liberté d’expression est appelée automatiquement à se développer sans cesse sont naïfs.

Bibliographie :

Interdire de voir. Sexe, violence et liberté d'expression au cinéma de Arnaud Esquerre (Fayard).

Les sensibilités religieuses blessées. Christianismes, blasphèmes et cinéma 1965-1988 de Jeanne Favret-Saada (Fayard).

Le contrôle cinématographique en France. Quand le sexe, la violence, et la religion font encore débat de Christophe Triollet (L'Harmattan).

Interdit aux moins de 18 ans. Morale, sexe et violence au cinéma de Laurent Jullier (Armand Colin).

Dictionnaire de la censure au cinéma. Images interdites de Jean-Luc Douin (PUF).

Censure et cinéma dans la France des Trente Glorieuses de Frédéric Hervé (Nouveau Monde).

Musique BO du film Baise-moi de Virginie Despentes, Sexual attraction par le Peuple de l'herbe.

Les invités
  • Arnaud Esquerresociologue, chargé de recherche au CNRS, membre du laboratoire d'ethnologie et de sociologie comparative auteur de "Prédire, l'astrologie au XXIème siècle en France" ed.Fayard
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