Lampedusa, est-ce que c’est encore l’Europe ? N’est-ce pas déjà une île africaine ? Et une terre de confins est-elle destinée, par nature, au confinement des fantômes ?

En juin 2017, Lampedusa, bateau de migrants secourus en train d'accoster à Lampedusa
En juin 2017, Lampedusa, bateau de migrants secourus en train d'accoster à Lampedusa © AFP / Chris McGrath

   Lampedusa, est-ce que c’est encore l’Europe ? N’est-ce pas déjà une île africaine ?

   Et une terre de confins est-elle destinée, par nature, au confinement des fantômes ?

  Il se trouve que Martin Curtius, un humaniste allemand qui s’intéressait à la périphérie du monde turc, écrivait ceci sur l’île, au XVIème siècle. « On y voit des masures et des ruines mais on n’y peut demeurer à cause d’une certaine Fatalité » qui veut, ajoutait Curtius, qu’y apparaissent la nuit des «  spectres effroyables. » Ce texte d’il y a cinq siècles apparaît prémonitoire depuis que les pêcheurs de Lampedusa sont devenus « pêcheurs d’hommes », ramenant dans leurs filets,  dès la fin des années 1980, des cadavres de naufragés.

   Mais ce mot Fatalité est-il juste ? Il l’est sans doute quand il s’applique aux migrants venus d’Afrique : eux n’ont le choix qu’entre une vie impossible, en Libye tout particulièrement, et une mort probable en mer. En revanche, autour d’eux, se construisent des stratégies parfaitement rationnelles. Celles des passeurs qui n’hésitent pas à leur faire emprunter des itinéraires de plus en plus difficiles dans des embarcations de plus en plus improbables. Celles des autorités italiennes qui ont organisé souvent, autour d’eux, des effets de cliquets. A certains moments, après les avoir interpellés en mer, elles les ont dirigé assez systématiquement vers l’île plutôt qu’ailleurs, au point d’engorger le ou les centres de rétention; à d’autres, elles ont fait le vide afin de montrer à l’opinion une île-vitrine, paradis pour touristes.

 Les migrants sont retranchés dans un espace assez hermétiquement clos et les lampédusiens sont sensés ne pas les voir. Mais ils ne pensent qu’à cela. Ils se représentent volontiers comme les hôtes de la porte de l’Europe. Mais ils se plaignent aussi d’être des citoyens déclassés que l’Europe, justement, et l’Italie d’abord, ont abandonné  à leurs difficultés.

Programmation musicale : "Caruso" de Lucio Dalla

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