Un gouvernement qui déménage, c'est comme un corps qui se démembre : un organe ici, un autre plus loin, un troisième à l'abandon... Après son départ de Paris, le passage du cabinet Reynaud dans la vallée de la Loire où il s'est dispersé entre des châteaux mal reliés les uns aux autres, a fait perdre beaucoup de temps.

Philippe Pétain à son bureau en 1940
Philippe Pétain à son bureau en 1940 © Getty / Keystone-France

Série "La tragédie de juin 40"

Il aurait mieux valu rejoindre directement Bordeaux.

C'est chose faite le 15. Dans son trajet en voiture entre Chissey et le nouveau siège provisoire du gouvernement, Paul Reynaud s'est laissé convaincre par son collaborateur Margerie: la moins mauvaise des solutions à court terme est de faire passer les autorités et le maximum de forces armées en Afrique du Nord afin d' y continuer le combat.

Mais Reynaud se retrouve dans une ville sens dessus dessous où la liquidation de la République s'organise au fil d'intrigues emmêlées où compte d'abord l'intérêt de chacun. L'amiral Darlan, le chef d'état-major d'une Marine restée intacte, fait comprendre à Reynaud  qu'il n'est pas partisan d'un passage en masse à Bizerte, Mers el Kebir Alger et Casablanca. De son côté, le sénateur Pierre Laval, aidé par son ami Marquet, le maire de Bordeaux, se répand en ville pour  redire les vertus du pacifisme et vomir les péchés d'une République qui l'a mis de côté depuis trop d'années.

Qui plus est, il y a maintenant deux cabinets dans le cabinet. Un groupe grandissant de ministres veut la paix tout de suite et se reconnaît dans les positions de Pétain, vice-président du Conseil et de Weygand, chef des armées qui ont fait alliance. Mandel, ministre de l'Intérieur et  quelques autres campent au contraire sur une position de fermeté. Le général de Gaulle, sous-secrétaire d'Etat à la Guerre, s'en va d'ailleurs à Londres pour demander à Churchill d'aider au maximum au transfert - qu'il juge possible- de plus de 800 000 hommes de l'autre côté de la Méditerranée.

Reynaud tente en vain de maintenir unis des hommes qui regardent dans des directions définitivement opposées. 

Le 16, les réunions successives du cabinet sont dramatiques. Une dernière carte surgit. De Gaulle, depuis Londres où il se tient auprès de Churchill, fait savoir que les Britanniques proposent une union des deux pays avec un gouvernement commun qui serait dirigé par Reynaud. Proposition inouïe que la majorité des ministres français écarte du revers de la main: "Nous ne voulons pas être un dominion de l'Empire britannique", dit l'un d'eux. Ils préfèrent être un jouet entre les mains des Allemands. L'anglophobie est le nouveau  visage que prend le défaitisme.

Le 16 au soir, découragé, Reynaud démissionne. Puisque Pétain souhaite un armistice, qu'il devienne président du Conseil et le demande!

Reynaud est soulagé de retrouver l'irresponsabilité. Pour être juste - car son retrait est incompréhensible au regard des convictions qu'il affiche toujours, il pense que les conditions qu'exigera Hitler seront à ce point inacceptables que Pétain devra à son tour se retirer. 

KO debout, Reynaud rêve encore.

Bibliographie :

  • Le naufrage. 16 juin 1940 de Eric Roussel (Gallimard).
  • Les Français de l'an 40 de Jean-Louis Crémieux-Brilhac (Folio).
  • Juin 40 de Gilles Ragache (Perrin).
  • Journal 1939-1945 de Roland de Margerie (Grasset).
  • La fin de la IIIème République de Emmanuel Berl (Gallimard).

Film Bon voyage de Jean-Paul Rappeneau, 2003.

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