Pasolini est un visionnaire. On comprend mal aujourd’hui les positions qu’il fut amené à défendre dans le combat de contournement des nouvelles règles dominantes qu’il voulut mener. Son film Comizi d'Amore est traduit en français par "Enquête sur la sexualité". Mais, à dire le vrai, est-ce une enquête ?

Pier Paolo Pasolini sur le tournage du film Comizi d'Amore en 1964
Pier Paolo Pasolini sur le tournage du film Comizi d'Amore en 1964 © Getty / ullstein bild Dtl

Ce n’est pas le plus connu des films de Pasolini, il fut tourné avant l’Evangile selon Saint Mathieu et Théorème. Le titre en italien, c’est Comizi d’amore. En français, on l’a traduit par Enquête sur la sexualité. Mais, à dire le vrai, est-ce une enquête ? Pasolini a simplement voulu filmer ce qu’à ses questions indiscrètes, ses interlocuteurs  répondaient, abruptement, sans trop réfléchir.

Les premiers interrogés sont des enfants à qui il est demandé comment naissent les enfants. Foucault commentera plus tard cette scène, recommandant d’observer de plus près les visages des gamins : ils ne font nullement semblant de croire ce qu’ils disent, ils parlent de cigognes et de choux et ils gardent soigneusement pour eux ce qu’ils murmurent entre eux.

L’ensemble du film est pareillement construit. Ce qu’on entend, c’est le langage encore dominant sur le sexe. A Milan, un jeune homme très sûr de lui expose tranquillement sa supériorité de coq de piste de danse. Dans un village de Sicile, un vieux paysan défend mordicus la virginité au mariage.

Pourtant, en profondeur, tout est train de bouger. Commence un immense mouvement tectonique. Les réponses qu’on fait à Pasolini n’en laissent rien paraître.

Pasolini, d’ailleurs, n’est pas dupe de ces réponses. Il apprécie qu’elles dissimulent derrière leurs silences beaucoup de pratiques populaires, libres, sauvages – il dirait : innocentes. 

Et, à prêcher le vrai, il les préfère à la fausse tolérance qui est en train de se mettre en place et qui, en fait, correspond à une uniformisation. De même que la langue se normalise et que disparaissent les accents et les parlers régionaux, de même que les lucioles s’éteignent dans les champs, un nouveau modèle de sexualité s’installe. Un terrain plat, sans buissons ni bosquets, où l’infirmation circulera vite et où la règle sera dorénavant l’hédonisme consumériste.

En cela, Pasolini est un visionnaire. On comprend mal aujourd’hui les positions qu’il fut amené à défendre dans le combat de contournement des nouvelles règles dominantes qu’il voulut mener. On le trouva ainsi, comme à fronts renversés, aux côtés des adversaires de l’avortement ou de la contraception et on s’étonne de constater qu’homosexuel lui-même, il s’intéressa peu aux droits de ses semblables. C’est que l’homosexualité, selon lui, était particulièrement exposée aux dangers du capitalisme nouveau qui fait de nos corps une marchandise qu’il est même capable de nous vendre à nous-même. Il y a là pour lui l’évidence d’un nouveau fascisme qu’il attaqua, de tout son corps, dans « Salo » avant d’être sauvagement assassiné, débarrassant l’Italie, soudain soulagée, de son corps embarrassant.

Bibliographie

  • Fabrice Bourlez Pulsions pasoliniennes Franciscopolis éditions 
  • Revue Lignes n°18 Pier Paolo Pasolini Editions Lignes
  • Pier Paolo Pasolini Ecrits corsaires Flammarion
  • Pier Paolo Pasolini Le dada du sonnet Solitaires Intempestifs
  • Pier Paolo Pasolini Théâtre : Calderon. Affabulazione. Pylade. Porcherie. Orgie. Bête de style Babel

Filmographie 

Pier Paolo Pasolini Comizi d'Amore (enquête sur la sexualité)

Pier Paolo Pasolini Salo ou les 120 journées de Sodome

Etienne Gaudillère Enquête sur la Sexualité par la Compagnie Y

Les invités
  • Fabrice BourlezProfesseur de philosophie à l'Ecole Supérieure d'Art et de Design de Reims
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