La nuit du vendredi 13 novembre. Un immeuble près du Bataclan dont les habitants, souvent seuls, se tiennent dans l’obscurité, guettant les sons qui leur parviennent, cherchant à les interpréter. A un souffle, les spectateurs captifs dans la salle. Les policiers aussi : certains savent comment se donne un assaut, les autres se tiennent alentour dans la même ignorance de ce qui se passe à l’intérieur que les riverains. L’œil de chacun ne voit que ce qui se tient dans son angle de vision, l’oreille tente de réaliser les scènes qu’elle devine.

Dans les reconstitutions de ce moment, à cet endroit précis, chaque témoignage compte. Dans le chaos du moment immédiat, il ne pouvait pas facilement se formuler. Plus tard, il sera peut-être comme enseveli dans la mémoire ou figé par la répétition. Il importe de le saisir à l’instant où il se cristallise, quand il garde la fragilité de l’émotion et en même temps, il se formalise en dessinant plusieurs angles.

Il faudrait aussi rendre compte des autres sites d’attentats, des lendemains et des surlendemains. Chaque témoin compte pour les récits de cette nuit, qu’on ne pourra faire que par réagencements successifs.

Chaque témoin compte et chacun a un entourage de familiers qui peuvent vivre dans les régions ou dans le vaste monde. Il faudrait aussi enregistrer l’écho au loin de l’évènement.

Existe au CNRS une unité de recherche et d’intervention qui s’appelle l’Institut d’histoire du temps présent. Autrefois, il a collecté d’innombrables témoignages sur la Deuxième guerre en France; il en a ensuite recueilli beaucoup autour des génocides et des violences extrêmes. Au lendemain du 13 novembre, il a aussitôt pensé que son rôle était de le documenter. Son projet combine l’image, le son, le net, la dimension immédiate et l’épaisseur historique puisqu’y interviendront aussi des chercheurs de différentes disciplines. France Inter et France Culture se sont aussitôt associées à cette initiative appelée à plonger en profondeur et à se développer en arborescence, y compris sur nos ondes.

> Retrouvez le programme de cette [journée spéciale sur France Inter](Le programme de la journée spéciale sur France Inter.).

> Ecoutez en longueur quelques-uns des témoignages recueillis par l'IHTP.

Bougies après les attaques du 13 novembre 2015
Bougies après les attaques du 13 novembre 2015 © Guillaume Payen/Zuma Press/Corbis

Chaque témoin compte

Un projet multimédia de mémoire et d’histoire du 13 novembre 2015

L’Institut d’histoire du temps présent, l’une des unités de sciences sociales les plus anciennes du CNRS, s’est attaché depuis sa création à rendre intelligible un nouveau rapport social à l’histoire qui se manifeste, notamment, par l’importance du thème de la mémoire, de l’enquête orale, et la prise en compte de la demande publique (musées-mémoriaux, écriture et réalisation de films documentaires, transfert de la recherche vers l’enseignement secondaire). L’expérience ainsi acquise permet de réagir en flux tendu à l’événément, quand celui-ci prend la forme d’une des violences extrêmes sur lesquelles l’IHTP a développé une expertise internationale, en particulier l’histoire de la Shoah.

C’est pourquoi nous avons décidé de participer à la construction historique et mémorielle des attentats du 13 novembre dernier, en imaginant un projet multimédia intitulé « Chaque témoin compte », et en prenant en compte une responsabilité que l’instance judiciaire n’aura pas la possibilité, ou à une faible échelle, d’endosser. Il s’agit à la fois de prendre en compte dans son immédiateté l’événement survenu, mais tout autant de lui donner une profondeur historique, de l’inscrire dans une durée.

Notre projet est audiovisuel : par le son, ou par la combinaison du son et de l’image, nous allons recueillir les récits de ceux qui ont survécu aux attentats, qui en ont été les témoins visuels ou de voisinage, leurs familles et leurs proches, ainsi que ceux qui ont été impliqués à des titres divers dans la prise en charge, par la puissance publique, des attentats et de leurs conséquences (forces de sécurité, personnels hospitaliers, psychologues, etc.) et, enfin, des chercheurs qui peuvent remettre dans un contexte historique le parcours des terroristes, leurs motivations, leurs modes de fonctionnement.

Puisque la cible des terroristes visait particulièrement un quartier de Paris, déjà meurtri par les attentats contre les journalistes de Charlie hebdo survenus au mois de janvier, il nous semble pertinent de recueillir les témoignages in situ , dans le XIème arrondissement, et de dessiner, avec le concours d’un spécialiste de l’histoire de Paris, la géographie humaine et sociale de ce lieu de mixité. Nous sommes en train d’établir une liste des personnes qui pourraient être contactées, un protocole des interviews qui tienne compte de l’expérience des historiens et des sociologues dans ce domaine, un cahier des charges de la prise de son ou du filmage qui procède d’une écriture documentaire.

Dans l’immédiat, notre intention est de procéder à une première série d’une dizaine d’interviews qui rendrait compte de la diversité des protagonistes de l’événement et donnerait à voir la méthode que nous pourrions ensuite généraliser. L’objectif serait ensuite d’être prêt pour la date anniversaire du 13 novembre 2016, selon une valorisation à plusieurs volets : collecte des témoignages/Mise en ligne de leur intégralité/Écritures documentaires radiophoniques et télévisuelles/Interventions des auteurs et mise à l’écoute d’extraits des témoignages dans le cadre d’une journée spéciale sur France Inter et France Culture, etc.

Équipe éditoriale : Christian Delage, directeur de l’IHTP et Antoine Lefébure, consultant, avec la participation de doctorants nationaux et étrangers en histoire et en histoire du cinéma et de l’audiovisuel (Lydie Delahaye, Claire Demoulin, Adrien Genoudet, José Quental, Antoine Rocipon, Chun Chun Wang, Alain Zind).

En partenariat avec France Inter et France Culture.

Les liens

Le site de l'IHTP L’IHTP est une unité propre du CNRS qui travaille sur l’histoire de la guerre au XXe siècle, les systèmes de domination autoritaires, totalitaires ou coloniaux, l’histoire culturelle des sociétés actuelles, et enfin l’épistémologie de l’histoire du temps présent, entendue comme approche singulière des rapports entre passé et présent, sensible à la mémoire, au témoignage, au rôle des historiens dans la cité. Le laboratoire possède un centre de documentation (bibliothèque, archives écrites et orales) spécialisé sur la Seconde guerre mondiale, la décolonisation, l’histoire orale. Il est le siège de plusieurs réseaux de recherche nationaux et internationaux.

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