C’était une autre époque. François Mitterrand avait obtenu, de peu, la ratification référendaire du traité de Maastricht de 1992 mais le PS avait connu un désastre aux législatives de 1993, passant de 250 à 50 députés. Édouard Balladur était dorénavant Premier ministre tandis que l’Élysée s’enfonçait dans le crépuscule

Bernard Tapie en campagne pour le Mouvement des Radicaux de Gauche le 18 mai 1994
Bernard Tapie en campagne pour le Mouvement des Radicaux de Gauche le 18 mai 1994 © Getty / Jean-Michel TURPIN

L’année des adieux, pour reprendre le titre d’un livre de Laure Adler…

Mais le président ne résistait pas à d’ultimes jeux empoisonnés. Michel Rocard, devenu Premier secrétaire après la déroute, s’appliquait à donner à la social-démocratie une doctrine dont Mitterrand n’avait jamais eu que faire. Il jugeait normal qu’un chef de parti conduisît sa liste aux européennes et il se présenta donc. Bien que n’ayant plus de contact direct avec l’Élysée, il espérait le soutien de Mitterrand. Il ne l’eut pas. Le président préféra Bernard Tapie, qui avait été son ministre. Certes il ne s’exprima pas en public mais répéta en privé que Tapie se débrouillait assez bien pour ne pas avoir besoin de son aval, alors que Rocard n’avait besoin de personne pour perdre. On peut être étonné en 2019 de la surexposition d’Emmanuel Macron dans une Européenne ; on a été passablement surpris, en 1994, du choix que Mitterrand faisait d’un aventurier de la politique cerné par les poursuites judiciaires.

Vint même un moment où Tapie devint celui qui interprétait le plus fort la parole européenne : on se souvient peut-être du fameux match télévisé avec Jean-Marie Le Pen, gants de boxe posés sur la table. Face à l’opportunisme d’un tel compétiteur, les adversaires de l’intégration européenne apparaissaient facilement comme les détenteurs d’une idéologie cohérente et d’un  discours de vérité. En 1992, était apparu le mot « euroscepticisme ». En plus de Jean-Marie Le Pen à l’extrême droite, Philippe de Villiers et Charles Pasqua le portaient à droite, Robert Hue, le communiste, et Jean-Pierre Chevènement, l’ancien socialiste à gauche. Et dans la ruralité, Chasse, Pêche, Nature et Tradition…

Additionnées, les voix impressionnèrent un moment. Mais, l’instant de l’élection passée, ils ne réussirent pas à transformer l’essai. Le mot « souverainisme » ne vint du vocabulaire québécois qu’un peu plus tard et ce ne fut pas un fruit qui mûrit lentement et régulièrement.

Bibliographie :

  • Les députés français et l'Europe. Tristes hémicycles ? de Olivier Rozenberg (Presses de Sciences Po).
  • Le phénix. Le retour de Bernard Tapie de Airy Routier (Grasset).
  • Si la gauche savait de Michel Rocard, Georges-Marc Benamou (Laffont).
  • L'année des adieux de Laure Adler (Flammarion).
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