Eleveurs : barrages maintenus en attendant les propositions
Eleveurs : barrages maintenus en attendant les propositions © MaxPPP

Ils occupent les autoroutes. Et font la Une. Ouverture des JT, couvertures des journaux.

Les tracteurs des éleveurs en colère sont un symbole fortement médiatisé, pour de multiples raisons.

D’abord, évidemment, il y a la réalité clinique du sujet : ces tracteurs incarnent le désarroi sincère des producteurs porcins ou laitiers, financièrement asphyxiés, socialement déclassés.

Mais il y a davantage. L’image en soi est étonnante, incongrue : ces gros animaux mastodontes avec leurs énormes roues façon chenilles de chars d’assaut, semblent comme égarés sur ces autoroutes à 4 voies.

Le cliché est saisissant, spectaculaire, a fortiori quand il s’accompagne d’un embryon de violence, style pneus enflammés. On remarquera au passage que les débordements des agriculteurs lors de leurs jacqueries, leurs révoltes, ont toujours fait l’objet d’une certaine indulgence, médiatique et judiciaire.

Là où les ouvriers sont, à l’inverse, critiqués et réprimés : que l’on songe à Good Year ou à Air France.

Je suis ce que je mange

Le deuxième paramètre du succès médiatique, c'est l'impact d'un imaginaire collectif français où le paysan est « sur-valorisé ».

L’attachement à la terre, au sol, est très présent dans notre pays.

Et la « sur-valorisation » s’accentue quand le paysan est… breton, la mythologie liée à la Bretagne, son identité, son authenticité, étant elle aussi très forte.

Ajoutons un autre facteur de « pensée magique » : la nourriture. « Je suis ce que je mange ». La formule est signée du meilleur anthropologue sur le sujet, Claude Fischler.

L’homme entretient un rapport étroit à la nourriture, en particulier en France.

Or l’éleveur, c’est le nourricier.

Tout cela conduit la classe politique à prêter une attention soutenue au monde agricole.

A fortiori quand se profilent le Salon de l’agriculture dans 3 semaines, puis la primaire à droite, à l’automne prochain : les ténors des « Républicains » vont faire assaut de séduction vis-à-vis d’un électorat traditionnellement conservateur, mais aujourd’hui tenté par le vote FN.

Du coup, effet en chaine : en s’emparant du sujet, la classe politique, le légitime, et le relance dans les médias.

Les illusions de la puissance

Le risque des mythologies c'est d'entretenir les illusions.

La première illusion serait de se focaliser uniquement sur les malheurs des agriculteurs, dans une démarche naturellement empathique mais réductrice en termes de valeur informative.

Au-delà du constat, il y a surtout les causes structurelles : la surproduction, les marges des distributeurs, l’opacité de l’industrie agro-alimentaire.

La deuxième illusion, c’est de continuer à penser que la France serait LA seule puissance agricole en Europe.

Désormais, l’Allemagne nous devance en termes d’exportation de lait, de volaille, de porc.

Et surtout, les agriculteurs ne représentent plus que 3% de la population active. Ils sont moins de 700.000. 10 fois moins qu’il y a un siècle.

Le chiffre, abrupt, dit l’ampleur de la mutation.

Une mutation autant brutale qu’irréversible.

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