La presse a une responsabilité politique majeure quand elle évoque les affrontements dans les quartiers populaires, un terrain qui de surcroit est difficile à couvrir.

Nuit de protestation à Bobigny suite à l'affaire Théo, Bobigny - 11 février 2016
Nuit de protestation à Bobigny suite à l'affaire Théo, Bobigny - 11 février 2016 © AFP / GEOFFROY VAN DER HASSELT

Le sujet est l’un des plus délicats que la presse ait à manier. Comment traiter des affrontements récurrents dans certains quartiers populaires depuis l’agression dont a été victime Théo il y a un peu plus de deux semaines ?

Premier écueil : le travail est souvent difficile sur le terrain des « banlieues ». Les médias n’y sont pas les bienvenus, quand ils arrivent en masse après un fait divers. Ils peuvent même se faire agresser. Rappelons que samedi dernier à Bobigny, la voiture technique de nos confrères de RTL a été incendiée.

De plus, la presse est, le plus souvent, symboliquement associée à un seul média. Il y a 20 ans c’était TF1, aujourd’hui c’est BFM TV, très regardée dans les banlieues. Il peut être malaisé pour un journaliste d’expliquer à ses interlocuteurs que tous les médias ne sont pas identiques.

L’extrême polarisation des points de vue complique encore la tâche. Quand des incidents éclatent avec la police, les versions des deux parties sont généralement très contradictoires, rendant complexe la confirmation des faits.

La presse a également sa propre part de responsabilité : elle arpente trop peu les quartiers défavorisés.Rares sont les médias qui possèdent des journalistes spécialisés sur ces questions. C’est le cas à France Inter et dans quelques autres, mais ce sont des exceptions.

Un atout pour l'extrême-droite

Il y a aussi, pour la presse, un enjeu de responsabilité politique.

L’extrême droite, en particulier, ne rêve que d’une chose : que les banlieues s’embrasent. Ou plus exactement que s’impose l’impression d’un tel embrasement. Afin de pouvoir dénoncer pêle-mêle les dérives de l’immigration et le laxisme du pouvoir.

Les médias ont donc une responsabilité forte : combattre l’idée qu’une centaine de casseurs, à elle seule, incarnerait les millions d’habitants des banlieues. Et procéder à une mise à distance historique : les incidents de ce type ont commencé il y a plus de 50 ans à Vaux-en-Velin.

Le précédent de 2002 le rappelle : l’importance excessive alors accordée dans les médias, à une poignée de faits divers douteux, avait sans aucun doute favorisé l’accession de Jean-Marie Le Pen au 2nd tour de la présidentielle. Il ne faut pas taire les dérapages violents de certains rassemblements. Mais les traiter avec le sens de la proportion.

Reste un dernier écueil, qui complique encore la tâche des journalistes. Les émeutiers eux-mêmes produisent désormais des images, via les réseaux sociaux, en particulier Periscope. Certaines vidéos des affrontements de Bobigny ont ainsi été visionnées plusieurs centaines de milliers de fois. Ces documents possèdent la valeur du témoignage. Mais, dépourvus de toute mise en perspective, ils alimentent la fascination pour la violence. Phénomène bien connu aux Etats-Unis sous le nom de « Porn Riot ».

Et face à ce phénomène, la presse semble impuissante.

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