Quel plaisir prenons nous à cuisiner ? Bien sûr, tout au long de la préparation, nous anticipons le plaisir de la dégustation à venir mais n'y-a-t-il pas un plaisir de la préparation elle-même ? La magie de la cuisine n'est-elle pas de donner une forme particulière à la satisfaction de nos besoins ?

Faire la cuisine rend heureux ?
Faire la cuisine rend heureux ? © Getty / PhotoAlto/Sigrid Olsson

Un simple plat de sphaghetti carbonara, une salade composée, une soupe, une tarte et nous exprimons déjà toute notre humanité. 

Parce que dès la plus simple des recettes nous réalisons cette opération presque magique qui consiste à créer un plat qui est plus que la somme de ses ingrédients. En bonne métaphysique, et comme pourrait donc le dire le philosophe Aristote, on dirait que l’on crée un tout qui ne se réduit pas à la somme de ses parties. Vous le savez, la magie de la cuisine c’est qu’il ne suffit pas d’additionner les ingrédients pour faire le plat. Encore faut-il leur imposer un ordre, les travailler et puis les laisser travailler ensemble : mariner, mijoter, fusionner tout en les laissant chacun s’exprimer. Toutes ces opérations créent donc quelque chose qui n’était pas présent au départ sur le plan de travail : une forme, un achèvement, un résultat. 

Lorsque je cuisine, je donne à des matières une forme qu’elles ne pouvaient pas avoir au départ. L’idée qui n’existait au départ que dans la tête du cuisinier se réalise finalement dans l’assiette en actualisant tout le potentiel de chacun des ingrédients et de la combinaison de tous les ingrédients…Cette opération-là que chacun de nous peut réaliser tous les jours dans sa cuisine exprime donc notre capacité à faire exister quelque chose qui n’existait pas avant et qui ne pourrait pas exister sans nous. Le plaisir de cuisiner n’est donc pas seulement le plaisir de se nourrir mais précisément le plaisir de se nourrir d’une certaine forme, d’une certaine idée de se nourrir. En cuisinant, nous mettons les deux pieds de notre humanité dans les plats que nous allons manger. En cuisinant, nous nous cuisinons-nous-mêmes parce que nous exprimons notre humanité. Une humanité qui est toute contente de raffiner la manière dont elle satisfait ses besoins. 

En ce sens, cuisiner ou écrire un poème c’est la même chose. Cuisiner ou jouer de la musique c’est encore la même chose. Quand on cuisine, on combine des éléments dans un certain ordre comme quand on compose une phrase ou que l’on suit une partition. C’est pour cela que le grand sémiologue Roland Barthes faisait remarquer qu’un plat a tout autant de sens qu’une phrase. Le plaisir de cuisiner, c’est donc aussi le plaisir de s’exprimer, de communiquer des messages et de partager ce que l’on est. De faire signe. Faire signe aux autres et se faire signe à soi-même. 

Et ce qu’il y a de génial, c’est que c’est une création accessible à tout le monde. Pas besoin d’être un grand chef. Il suffit juste de cuisiner ce que l’on va manger et de manger ce que l’on a cuisiné, pour ressentir le plaisir de devenir le chef de son quotidien.

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