De la philosophie antique aux promesses contemporaines du développement personnel, l'invitation à devenir soi-même s'impose comme le secret d'une vie réussie. Mais n'y a-t-il pas au fond de cette invitation, une injonction à laquelle il faudrait aussi pouvoir résister ?

Être soi-même, est-ce rentré dans une case ?
Être soi-même, est-ce rentré dans une case ? © Getty / Tom Kolossa / EyeEm

Devenir ce que l’on est c’est une des grandes promesses de la philosophie et c’est une perspective apparemment assez séduisante. Mais n’est-ce pas aussi risqué ? Après tout pourquoi devrions-nous devenir nous-mêmes ? Pourquoi en avons-nous besoin ? Devenir soi-même n’est-ce pas aussi une injonction, un impératif, une pression finalement qui s’impose à moi ? D’où vient donc que nous ayons à devenir nous-mêmes ? 

Et si cette injonction répondait à un appel du pouvoir ? 

Je me fais simplement l’écho d’une méthode d’analyse philosophique un peu particulière, inventée par Nietzsche et reprise ensuite par Foucault que l’on appelle la méthode généalogique ou archéologique. C’est une méthode apparemment un peu insolente mais qui consiste simplement à analyser la façon et les raisons pour lesquelles, ce qui nous paraît évident s’impose à nous comme une évidence…

Cette belle promesse peut aussi être comprise comme une contrainte qui s’impose à nous et comme un effet d’une domination ou d’un rapport de pouvoir. Pour expliquer cela, le philosophe Michel Foucault créé le concept d’assujettissement. Il montre par exemple dans son Histoire de la sexualité, comment la médecine, la religion, le pouvoir politique se donnent du pouvoir sur les individus en leur demandant de produire une vérité sur eux-mêmes, c’est-à-dire en leur demandant de dire ce qu’ils sont. Devenir soi-même, c’est alors me présenter comme sujet de ce que je dis ou de ce que je fais mais ça, ça n’est possible qu’en m’assujettissant, c’est-à-dire en devenant sujet d’un pouvoir auquel je me soumets. On comprend alors qu’il y a une histoire, une construction et des dispositifs pour me pousser à devenir un « moi-même » définissable, délimitable, identifiable, dont les différents pouvoirs ont besoin pour pouvoir le contrôler. Pour le dire vite, c’est comme si nous étions complices de notre propre étiquetage. Alors les étiquettes ça peut être : la virilité, la féminité, l’hétérosexualité, l’homosexualité, la folie ou la normalité, bref tous ces grands partages qui permettent de ranger les individus différents que nous sommes tous dans des cases déterminées…

Être soi-même = être mis dans une case ?

A partir de là, on voit bien le double tranchant de cette invitation à devenir soi-même. Parce que la promesse d’épanouissement, de réconciliation avec soi, de sagesse, de réalisation de soi qu’elle abrite est aussi une façon de répondre à des effets de pouvoir et de contrôle. Si je deviens ce moi que l’on m’invite à devenir, je m’attache en quelque sorte à une identité dont il sera difficile ensuite de se défaire. Si je deviens ce que je suis, je ne peux plus tout à fait devenir autre chose. Je me retrouve identifié et identifiable et il devient alors bien difficile d’être reconnu pour ce que l’on pourrait être d’autre. On attend de moi que je sois le sujet aux commandes de moi-même, un sujet responsable de ma vie, de mes relations avec les autres et avec le monde, alors que les choses ne sont pas toujours pas si simples. 

Alors voilà, au fond, il faut aussi être capable de résister à cette invitation à devenir soi-même, résister à des dispositifs d’identification trop réducteurs pour se libérer de ce qui s’impose à nous et pour ne pas que ce que l’on est là aujourd’hui nous empêche de devenir ce que l’on pourrait être demain, après-demain et encore après-demain.

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