Ah, le retard ! Qui n’a jamais pesté contre un ami qu’on attend devant un cinéma sous la pluie ?

Que révèle votre retard permanent ?
Que révèle votre retard permanent ? © Getty / Christophe Wessner

Qui ne s’est jamais abîmé les ongles en lorgnant vers le bout de la rue, en attendant la jeune fille à qui on a donné rendez-vous et qui n’est pas encore apparue, alors qu’on avait dit 20h et qu’il est déjà 20h06 ? À chacun sa conception du retard, me direz-vous (surtout les retardataires parmi vous) !

C’est vrai, un anthropologue américain a même établi un distinguo entre les cultures monochrones, qui font du temps une réalité tangible, quelque chose qu’on peut perdre, ou gagner, et qui tendent donc à limiter les retards, et les cultures polychrones, qui en ont une approche beaucoup plus souple.

Êtes-vous plutôt monochrone ou polychrone ?

Alors pourquoi est-on en retard ? Ou plutôt, pourquoi l’est-on à répétition ? Car dans le cas du Lapin blanc d’Alice au pays des merveilles par exemple, ce qui est intéressant n’est pas qu’il soit en retard, mais qu’il soit « toujours » en retard. Il a pourtant bien une montre sur lui, une belle montre à gousset que le Chapelier va massacrer. Il pourrait donc surveiller l’heure, avancer son départ, prendre des dispositions pour être ponctuel… Mais non, il est en retard, toujours en retard. Pourquoi ?

Un médecin écossais a récemment montré que les retards chroniques pouvaient être dus à un déficit touchant une région bien précise du cerveau. En gros, le retard serait la manifestation d’un trouble comportemental aussi involontaire que les déficits de l’attention par exemple, un trouble qui vous empêcherait d’apprécier correctement le passage du temps.

Le retardataire chronique serait donc avant tout une victime ?

Vous pourrez toujours l’affirmer la prochaine fois que vous vous pointerez avec un quart d’heure de retard au restaurant ! Disons que c’est une solution un peu rapide.

Car pour d’autres psychiatres, le retard tient en réalité de la position narcissique, en suscitant consciemment ou non le désir d’autrui. Si vous devez m’attendre, alors je vous oblige à penser à moi, à focaliser votre esprit sur moi. C’est un mécanisme qui peut entrer dans un jeu de séduction – « si elle est en retard, c’est qu’elle viendra » aimait à répéter Sacha Guitry -, mais c’est bien plus souvent l’affirmation de la supériorité du retardataire sur celui qui l’attend.

Alphonse Allais résumait cela avec humour : « Si vous arrivez en retard, il vous suffira de dire « c’est que je ne suis pas le premier venu » ! ».

Faut-il se méfier seulement des retardataires ?

En réalité, il y a peut-être pire que les gens toujours en retard, ce sont les gens toujours en avance. Car cette constance traduit bien souvent un fond d’anxiété maladive, l’angoisse que si on n’est pas à l’heure, on ne pourra plus parer aux imprévus, contrôler au mieux une situation dont on craint qu’elle nous échappe.

L’obsession de la ponctualité peut ainsi traduire un manque patent de confiance en soi – en particulier dans la relation à l’autre. Dans Fragments d’un discours amoureux, Roland Barthes écrit ainsi : « Suis-je amoureux ? Oui, puisque j’attends. L’autre, lui, n’attend jamais. Parfois je veux jouer à celui qui n’attend pas. J’essaye de m’occuper ailleurs, d’arriver en retard. Mais à ce jeu je perds toujours : quoi que je fasse, je me retrouve désoeuvré, exact, voire en avance. L’identité fatale de l’amoureux n’est rien d’autre que : je suis celui qui attend. »

Consentir à l’attente, c’est ainsi avouer sa faiblesse, son angoisse de l’abandon, du revirement. Dans L’homme pressé - le roman de Paul Morand, pas la chanson de Noir Désir -, l’auteur parle du temps qui s’écoule comme d’un grand fleuve, un cours d’eau salé, « gonflé de toutes les larmes de ceux qui ont attendu ».

Être en retard ? Être en avance ? Le mieux serait encore d’être à l’heure, et j’ai bien quelques astuces pour cela, mais, mais, on me fait des grands signes dans le studio. C’est qu’il est temps d’abréger cette chronique déjà trop longue – il ne s’agirait pas que l’émission prenne du retard…

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