Souvent, celui qui rumine, c’est celui qui ne sait pas digérer. Mais ruminer c’est aussi prendre le temps de revenir à ce que l’on a ingurgité une première fois sans forcément tout saisir. Ne faut-il pas alors apprendre à ruminer davantage ?

Ruminer c’est apparemment le contraire d’une bonne digestion: si l’on rumine c’est que cela ne passe pas. Et pourtant il y a une vertu de la rumination, parce que ruminer c’est aussi remâcher, répéter, reprendre, revenir à....Et donc se laisser la possibilité de découvrir quelque chose que l’on n’avait pas vu la 1ère fois...

En 1983, Le philosophe Gilles Deleuze commence son cours à la facultérieure de Vincennes en disant à ses étudiants: « je voudrais faire de la philosophie à la manière des vaches ». C’est à dire en ruminant. Et ruminer ici, cela veut dire refaire le même cours que l’année précédente, non pas par paresse, mais pour approfondir. Deleuze veut régurgiter son cours, pour le remâcher et approfondir les éléments qu’il a déjà présenté. L’idée c’est qu’il faut savoir revenir à ce que l’on a déjà lu ou à ce que l’on a déjà pensé une première fois pour le relire ou en réévaluer les raisons. Deleuze ici suit le conseil de son maître : le philosophe Nietzsche. Nietzsche disait par exemple qu’il fallait toujours lire un aphorisme deux fois: le régurgiter en quelques sortes pour pouvoir en remâcher le sens et donc en saisir toute la portée...

Mais on ne peut pas non plus passer son temps à ruminer...

Il faut aussi savoir mettre un terme à cette rumination. Une fois ruminée, une fois remâchée, il faut savoir digérer une pensée pour de bon et passer à autre chose. Le risque sinon c’est de rester bloqué dans cette rumination de ce que nous avons lu, de ce que nous avons compris ou de ce que nous avons vécu et cela finit par nous empêcher d’être heureux.

Nietzsche l’affirme très nettement: il faut savoir oublier pour être heureux. Il faut savoir comme il l’écrit « s’asseoir au seuil de l’instant » et donc se libérer de toute conscience historique. Si je veux me réjouir du temps que je passe ici et maintenant, il faut que je me tienne tout entier dans cet instant, que je le sente tout entier, en oubliant tout ce qu’il y a avant et sans me projeter dans tout ce qui vient après.

La rumination est donc un art délicat: il faut apprendre à ruminer ce qu’on lit ou ce que l’on pense, parce qu’il est nécessaire d’y revenir parfois à deux ou trois fois pour que le sens apparaisse. Mais il ne faut pas non plus passer sa vie à ruminer. Il faut aussi vivre, agir, sentir et se réjouir. Et cela demande au contraire d’oublier ses ruminations. Au fond ruminer ce n’est pas mastiquer sans fin, mais c’est une manière de préparer une meilleure digestion...

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