Quel goût pouvons-nous avoir à regarder en arrière, à porter des vêtements vintage et à se meubler dans les brocantes ? Ce goût pour l'occasion ou la réédition n'est-ce pas le symptôme de notre difficulté à accepter le passage du temps ?

Que  veut dire ce goût pour le vintage ?
Que veut dire ce goût pour le vintage ? © Getty / Trevor Williams

Le goût pour le vintage indique d’abord un goût pour le passé, un goût pour un temps qui n’est plus et que l’on peut juste retrouver à travers une vieille veste ou la réédition d’un fauteuil typique des années 1970, un peu comme si nous étions tous devenus des Marcel Proust du quotidien à la recherche du temps perdu. Un peu donc comme si tous ces objets vintages nous permettait d’exprimer notre nostalgie. Sauf qu’il y a un paradoxe de la nostalgie. La nostalgie c’est au sens strict la douleur que l’on ressent en se remémorant le passé. 

Comment donc pourrions-nous trouver du plaisir à cette douleur ? 

N’est-ce pas plutôt le signe que nous sommes profondément troublés par le temps qui passe et par la modernité que nous vivons ? 

Le philosophe Spinoza dit ainsi que « regretter c’est être malheureux deux fois » ; la première douleur c’est de savoir que ce que l’on aimait ou ce que l’on connaissait n’existe plus et la deuxième douleur c’est qu’on le regrette. Dès lors ce goût pour le vintage n’est-il pas une façon d’entretenir la nostalgie en faisant des tentatives désespérées pour ressusciter un passé qui ne reviendra plus ? N’est-ce pas prendre le risque de tomber dans un piège plus violent encore ? 

Le problème n’est pas tellement que le temps passe, c’est que nous oublions qu’il dure aussi

Alors pour ne pas l’oublier on peut se souvenir du philosophe Bergson et de la distinction qu’il propose entre le temps et la durée. Pour Bergson le temps qui passe n’est qu’une construction artificielle, c’est un temps objectif et mesurable dont on a distingué trois dimensions, le passé, le présent et le futur pour essayer de mettre de l’ordre. Mais c’est un temps abstrait et finalement assez vide. Alors que le temps qui dure ou la durée tout simplement c’est le temps que nous ressentons intérieurement.

Une heure c’est toujours soixante minutes mais une heure à attendre le bus dure pourtant plus longtemps qu’une heure à parler avec sa meilleure amie. Et puis dans cette durée là, la distinction entre passé, présent et futur n’est pas aussi nette… Pour nous le temps ne s’écoule pas comme un ensemble de ruptures successives mais plutôt au contraire comme une continuité. Ce petit détour conceptuel entre temps et durée me paraît alors nécessaire pour repenser notre rapport nostalgique aux choses du passé. Nous ne cherchons pas à ressusciter ce qui n’est plus mais plutôt à continuer ce qui est commencé ou à faire durer ce qui existe. 

La veste d’occasion que je me suis acheté ne témoigne pas de mon gout pour le passé, mais peut être bien plutôt de mon envie de ressentir et d’exprimer concrètement et matériellement la continuité du temps et la durée des choses. En ce sens la nostalgie n’est plus une douleur, mais le plaisir de faire durer le monde et les êtres à travers des objets que l’on garde et que l’on remet dans la circulation de nos vies quotidiennes.  

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