Cette semaine, ce n’est pas la philosophie, mais la littérature qui est appelée au chevet des malades, au secours des flapis, à la rescousse des souffreteux. C’est au roman qu’on va essayer de prêter quelque pouvoir pour soulager les peines et délivrer des tourments du corps.

Le roman comme remède contre la douleur
Le roman comme remède contre la douleur © Getty / boonchai wedmakawand

Dites-moi de quoi vous souffrez, je vous dirai quoi lire 

Mais pour savoir quel livre vous conseiller, il faudrait déjà veiller à bien comprendre les symptômes dont vous souffrez. Comme le Knock de Jules Romain, je vous demanderais bien si ça vous chatouille ou si ça vous gratouille - ce Knock pour qui les gens bien portants ne sont d’ailleurs rien d’autre que des malades qui s’ignorent. 

Alors de quel mal souffrez-vous ? L’armoire à remèdes littéraires est pleine, un bon imprimé vaut mieux qu’un comprimé ! 

  • Peine de cœur ? Allez piocher dans Les souffrances du jeune Werther
  • Alcoolisme ? Faites-vous un shoot de Shining
  • Douleurs de dos ? Il y en a plein chez David Foenkinos. 
  • Problèmes de prostate ? Demandez à Philip Roth. 
  • Difficultés de respiration ? Voyez chez Boris Vian. 
  • Constipation ? Henry Miller promet de vous la faire passer avec son savoureux Lire aux cabinets.

Je vous l’avais dit, j’ai de tout dans ma pharmacie.

Mais pour la douleur, la grande douleur ?

Alors pour ce qui est de la douleur, la douleur intense, lancinante, la douleur qui ne vous quitte pas parce que la maladie en fait des tas, il vous faut un traitement de cheval, un livre si puissant qu’il peut vous servir d’anesthésiant. Un livre comme le formidable D’autres vies que la mienne d’Emmanuel Carrère.

 Parce que l’auteur y érige plusieurs capitales de douleur, à travers une poignée de destins. Celui d’un couple ayant perdu leur petite lors du tsunami de 2004. De trois fillettes, dont la mère est emportée par un cancer. D’un magistrat, amputé d’une jambe après un cancer, lui aussi, et qui lutte comme il le peut pour aider les ménages victimes du surendettement. Ces êtres ravagés par la douleur, Emmanuel Carrère les a rencontrés, a parlé avec eux, a compati avec eux, avant de raconter leurs histoires. Et si son livre est si mémorable, c’est d’abord parce qu’il applique à lui-même cette leçon : « la pire des souffrances, c'est celle qu'on ne peut pas partager ».

Il y a des pages terribles dans ce livre, de celles qui vous dressent les poils et vous étreignent le cœur, sur le deuil, la souffrance physique, le déchirement intime. Il y a des descriptions éprouvantes pour dire la progression des métastases, le cancer qui vous plie, le corps qui peu à peu accepte sa défaite. Mais il y a surtout des pages déchirantes d’émotion sur l’amour qui unit les êtres par delà la maladie et le chagrin, sur le courage des héros du quotidien, ces hommes et ces femmes qui doivent affronter la douleur, l’accepter, jamais l’oublier, mais apprendre à vivre avec, sans rien perdre de leur dignité.  Vivre, même diminué, vivre, tant que la vie est là, et qu’il y a un proche pour soutenir votre bras.

Pourquoi lire ces témoignages de douleur quand on y est soi-même confronté ? Pour se rappeler qu’on n’est pas seuls. Pas seuls à subir les affronts de la vie, pas seuls à devoir trouver chaque matin le courage d’avancer malgré les coups durs du destin. Pas seuls non plus pour les affronter, pour y faire face, et qu’il faut pouvoir les partager et non les taire ou les refouler.

D’autres vies que la mienne , je le disais, c’est un traitement de cheval, mais le genre de cheval qui vous emmène loin. Pas de la chirurgie lourde qui ampute, qui déleste de quoi que ce soit, non. Plutôt un baume qui vient appliquer une grosse couche d’humanité sur nos plaies à vif, pour nous permettre de les supporter, et d’avancer

Les invités
  • Julien Bissonrédacteur en chef de la revue America et de l'hebdomadaire Le 1
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