Nous devons cultiver des allergies intellectuelles, au lieu d'avaler tout ce qu'on nous fait ingurgiter, au lieu de croire que nous devons digérer n'importe quelle idée, n'importe quel propos.

Méfiez-vous des aliments ultra-transformés... mais aussi des idées industrielles !
Méfiez-vous des aliments ultra-transformés... mais aussi des idées industrielles ! © Getty / CSA Plastock

Par Roger-Paul Droit

Il y a parallèle ancien dans toute l'histoire de la philosophie entre l'estomac et la pensée. Je crois qu'il se trouve d'abord dans le vocabulaire qu'il faut prendre très au sérieux puisqu'on parle toujours de "dévorer un livre", d' "assimiler une doctrine", de "digérer des connaissances" ; on dit parfois qu'on "goûte un penseur" ; très souvent, on "se nourrit d'une oeuvre ou d'une école". 

Au Moyen-Âge, le philosophe Nicolas De Cues dans la Chasse de la Sagesse (1462) considère la vérité comme un gibier. On est dans une société de chasseurs, bien sûr, mais mettre la main sur quelque chose de vrai, c'est trouver de quoi alimenter notre esprit. Alors il faut déployer des ruses, éventuellement tendre des pièges, pour trouver enfin la connaissance vraie qui nous nourrit, pour pouvoir se délecter de ses saveurs, se fortifier de ses sucs. 

Et Socrate avait déjà vu cela, et tout à fait mieux : il insiste sur le fait que notre esprit se nourrit d'idées comme notre corps se nourrit d'aliments. Et pourtant, dans ce domaine nous sommes beaucoup moins vigilant que dans l'achat des nourritures. Dans le dialogue de Platon intitulé Protagoras, on voit Socrate expliquer devant des marchands de fruits et de légumes que nous pouvons voir les produits avant de les acheter... mais qu'au contraire, quand nous ingurgitons des connaissances, nous ne les avons pas vues avant - et nous les emportons dans notre tête même quand elles sont pourries.

Ce qu'il y a de commun, ce qu'il y a de différent

C'est qu'une grande partie des allergies alimentaires actuelles, on nous l'a rappelé, sont provoquées par l'alimentation industrielle, la multiplication des additifs, des conservateurs, des épaississants, des colorants, sans oublier les perturbateurs endocriniens. Je crois que nous devons nous méfier, en peut-être encore plus, des idées industrielles : des buzz, des fake-news, des fausses polémiques, des fausses évidences, de ce que j'appellerai les perturbateurs logiciens, c'est-à-dire des vérités ultra-transformées

Et si une des définition de l'allergie est de réagir à ce que tout le monde tolère, alors je pense que nous devons inventer, de façon volontaire, des manière de réagir dans notre tête, à ce que tout le monde tolère dans le domaine de la pensée

N'avalez pas n'importe quoi !

Et c'est bien l'inverse évidemment d'une allergie que nous subirions, mais je crois qu'il faut cultiver des allergies. J'aimerais que de plus en plus de gens puissent dire : "le fanatisme me donne des boutons", "la propagande me donne des rougeurs", "le mensonge me donne mal à la tête", "le racisme me fait vomir". J'aimerais que le plus possible d'entre nous considèrent comme allergène la bêtise, la démagogie et la vulgarité.

Alors manger mieux et faire attention c'est bien, mais penser bien, c'est mieux.

Il y a donc de bonnes allergies, qui ne sont pas alimentaires mais intellectuelles, qui défendent notre santé mentale. Et il faut insister car après tout les choses qui commencent par "al-" ne sont pas bonnes : "Al Capone", "Alzheimer", "Al Qaïda", "Allergie intellectuelle" est peut-être une exception : il faut la cultiver !

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