Faut-il en finir avec le genre ? Le concept fait toujours autant débat mais peut-on vraiment s'en passer ? La philosophe américaine contemporaine Judith Butler a fait de ce concept le centre de tout son travail philosophique. Petite plongée au cœur de sa pensée !

Judith Butler
Judith Butler © Maxppp / Oliver Mehlis

Judith Butler est née en 1956 et elle enseigne encore à l’université de Berkeley aux Etats-Unis. Alors, pour certains, Judith Butler est la référence ultime du féminisme intellectuel et pour d’autres ce n’est ni plus ni moins que l’ennemi à abattre, la source de toutes les perversions, tant sa pensée dérange. Un exemple, en 2011, l’université de Bordeaux l’invite pour lui rendre hommage et lui décerner le titre de docteur honoris causa et la cérémonie se trouve perturbée par des manifestants qui l’insultent. C’est plutôt inédit dans la vie très feutrée et très policée des universités. 

Autre exemple : lors de la venue de Judith Butler à Sao Paulo au Brésil en 2017, de vives manifestations avaient eu lieu à la fois pour et contre sa visite. Ici, une manifestation contre.
Autre exemple : lors de la venue de Judith Butler à Sao Paulo au Brésil en 2017, de vives manifestations avaient eu lieu à la fois pour et contre sa visite. Ici, une manifestation contre. © AFP / Nelson Almeida

Au-delà de la caricature, on peut commencer par présenter trois grandes idées de Judith Butler pour se rendre compte de son travail. 

1/ le renversement de perspective

On a tendance à penser que le sexe est naturel et que le genre est une construction sociale et culturelle. Pour Butler ça ne se passe pas comme ça. Il faut aller plus loin et renverser donc la perspective. Oui le genre est une construction sociale et culturelle, mais la différence sexuée aussi. C’est le genre qui est premier et les corps féminins et masculins n’en sont que la conséquence. Ils sont eux-mêmes des constructions à partir du genre. 

Pourquoi ? D’abord parce que dans la nature il n’y a pas que deux sexes, mais il y en a plusieurs autres : il y a tous les cas d’intersexualité. Et puis ensuite parce que la différence sexuelle n’est qu’une différence parmi d’autres comme la taille, la couleur des yeux ou la couleur de la peau… la différence sexuelle a donc été choisie pour être construite comme une différence naturelle qui permettrait de justifier une différence de genre.  

2/ Défaire le genre

La 2ème idée, c’est celle que Butler analyse dans son livre Défaire le genre. Si le genre est une construction, alors on peut le défaire

Mais le défaire ce n’est pas s’en débarrasser complètement. C’est plutôt le subvertir, le critiquer, le contester, le parodier en en faisant une performance. Quelque chose que l’on réalise avec son propre style, comme le font de manière très spectaculaire les drag queens. 

Butler nous invite en fait à être tous un peu drag queen, alors peut être pas avec autant d’exagération, mais avec la même conviction : ce qui compte ce n’est pas de se libérer de toute norme de genre – parce que c’est impossible – mais ce qui compte c’est de faire quelque chose de ce que ces normes ont fait de nous. De s’en libérer en les interprétant pour s’en écarter et en montrer concrètement la relativité. 

3/ Rendre nos vies plus vivables

Comment ? En changeant notre capacité à reconnaître, à considérer ce que sont les autres.  Spontanément on a tous envie d’être reconnus pour ce que l’on est. Le problème c’est que « ce que l’on est » c’est un ensemble de normes qui nous enferme et qui réduit nos possibilités de vies. Alors il faut vouloir être reconnu non pas pour ce que l’on est, mais pour ce que l’on pourrait être. La reconnaissance ne doit plus être une procédure d’identification, mais une acceptation du possible

Voilà, tout le travail de Butler ce n’est pas de détruire le genre ou de nier les différences et de faire en sorte que nous soyons tous les mêmes… mais c’est de subvertir le genre pour refuser qu’il nous enferme. Elle ne veut pas se débarrasser du genre, mais s’en servir comme d’un tremplin pour multiplier les formes de vies possibles. 

On peut le dire autrement : le plaisir du voyage ce n’est pas d’abolir les frontières, c’est de les traverser

Contact
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.