Bonjour à tous… Comment dit-on demain en arabe ? « Ghaden ». Mais c’est Oscar Wilde qui remarquait que la fonction du mot varie, selon les peuples et les pays. « En Italie, quand on dit « domani », cela veut dire que les choses seront faites dans les jours qui viennent ! En Espagne, quand on dit « mañana », c’est que rien ne sera fait avant longtemps, peut-être jamais ». Bref, nous n’avons pas tous le même sentiment de l’urgence, entre « aujourd’hui peut-être ou alors demain et le sacré soleil qui donne la flemme ». C’est pourquoi, la presse constate d’une seule voix ce matin, malgré les manifestations géantes d’hier au Caire, Hosni Moubarak est toujours là. « Le vendredi du départ n’aura pas été celui du Raïs égyptien », titre le DAUPHINE, avant d’expliquer : « Il n’empêche, les opposants au régime ont fait une démonstration de force sans précédent au Caire et dans les grandes villes du pays. A Mulhouse, le journal l’ALSACE résume lui aussi en un seul titre la situation : « Les opposants déferlent, Moubarak reste, l’armée hésite ». Constat identique aux DERNIERES NOUVELLES D’ALSACE : « les manifestations sont géantes, mais Moubarak est toujours là ». L’après Moubarak va devoir attendre, en déduit à Metz, le REPUBLICAIN LORRAIN… alors que le monde arabe dans son ensemble « s’enfièvre », prolonge OUEST-FRANCE. A Tours, la NOUVELLE REPUBLIQUE évoque un Raïs sourd aux manifestations de rue. Alors que le peuple égyptien lui demande de « dégager » et que l’Union européenne, par la voix de Nicolas Sarkozy, plaide pour que « la transition démocratique commence maintenant ». L’hebdomadaire MARIANNE, fait sa une avec la banderole « dégage » et remarque avec Martine Gozlam et Jean-François Kahn que le mot est français. Qu’il court dans notre langue, de révolte en révolte et pourrait bien devenir d’actualité partout. Même ici ! Encore, convient-il de remarquer que les formulations, dégage ! Casse-toi, tire-toi… ont des traductions plus aimables en démocratie… Où l’on dit plus habilement : « Sortez les sortants.. » Lesquels ne gouvernent pas trente ou quarante ans durant. C’est aux dictatures moyen-orientales que LIBERATION, SUD-OUEST et un certain nombre d’hebdomadaires adressent leurs hypothèses d’évolutions prochaines. « L’Egypte ne veut plus de pharaons », titre SUD-OUEST. Ce que LIBERATION souligne aussi, ironiquement, en remarquant en légende d’une photo d’un Moubarak triste et amer : « Momie fait de la résistance ». En page intérieure, Christophe Ayad et Luc Peillon décrivent ce qu’ils appellent « le crépuscule d’un dictateur ». « Concession après concession, expliquent les envoyés spéciaux de LIBERATION au Caire, le Raïs conspué dix jours durant par des millions de manifestants, n’a finalement réussi qu’à sauver les apparences du pouvoir ». Et Laurent Joffrin d’en profiter pour inviter ses lecteurs à na pas croire à un avenir à l’iranienne, pour l’Egypte engagée sur le chemin des libertés démocratiques. Elie Barnavi, dans MARIANNE, dit tout le contraire. Sa tribune est intitulée : « L’Egypte me fait peur. Et je comprends l’embarras des Américains ». « La vérité est pénible à dire », explique le chroniqueur, « mais la démocratie ne peut fleurir que sur l’humus d’une classe moyenne puissante. Ce n’est pas le cas en Egypte. Et voici la conclusion d’Elie Barnavi, nettement moins optimiste que Laurent Joffrin, sur les lendemains égyptiens. « Le jour où les Egyptiens seront appelés aux urnes pour des élections libres, ce ne sont pas les intellectuels et les membres des professions libérales du Caire qui feront le poids, mais les 70 millions de paysans et les masses urbaines, pauvres, illettrés et privés d’avenir. Ceux-là ne connaissent que l’islam et ses promoteurs, les Frères musulmans, la seule force politique et caritative organisée du pays. Il est, hélas, probable que ce qui est arrivé à Téhéran, à Alger et à Gaza se reproduise au Caire, et demain ailleurs dans la région. Amis lecteurs, comme j’aimerais me tromper ! ». Dans OUEST-FRANCE, François-Régis Hutin parle moins de l’avenir (qui est écrit nulle part) que d’un passé de responsabilités collectives. En Egypte, écrit-il, l’explosion était prévisible. Depuis dix ans, on l’entend dire, par tous ceux qui ont regardé les courbes de la démographie. Seulement voilà, insiste l’éditorialiste d’OUEST-France, la crise redoutée depuis des décennies, au fond, ne semble pas avoir tracassé les chancelleries. On n’a pas écouté non plus, ce qu’annonçaient, il y a quelques semaines, les services israéliens, dont on prétend pourtant qu’ils sont les meilleurs du monde. Claude Imbert dans le POINT et Jean Daniel dans le NOUVEL OBSERVATEUR sont partagés eux aussi, sur le grand mouvement qui de Tunis au Caire, et du Caire, bien au-delà, saisit le monde arabe. Le plus grave pour Claude Imbert, c’est peut-être la situation, non pas au Sud-ouest d’Israël, mais au Nord. « Dans ces révoltes ou révolutions arabes, au sort encore énigmatique, écrit-il, nous interrogeons aussi notre avenir. « Pour le Liban chrétien et sunnite qui a vu échouer les médiations saoudienne, qatarienne et turque, la pilule est amère. Pour Israël, qui craint, dans la succession de Moubarak, quelque avenir islamique acharné à sa perte, la mainmise du Hezbollah ajoute à sa crispation d’assiégé. Washington dort mal depuis les rebellions de Tunis et du Caire. Mais les sunnites pétroliers voient déjà dans le chiisme « iranisé » du Hezbollah un cauchemar en marche. Cassandre, au Liban, raconte l’avenir ». Dans le NOUVEL OBSERVATEUR, Jean Daniel se montre plus optimiste, face à ce qu’il appelle « l’ambition démocratique » des peuples. « Et si nous nous contentions de prévoir aujourd’hui que ces révolutions du jasmin ou du narguilé finiront dans le pire, nous passerions à côté de l’essentiel. Car ce qui fascine dans cette révolution arabe, avec ce printemps des peuples moyen-orientaux, ce soulèvement des opinions publiques, c’est ce qui la rend profondément originale : sa dimension historique ne figure ni dans l’histoire ni dans le souvenir des historiens. Si nous ne parlons pour le moment que de la Tunisie et de l’Egypte, ce sont les innovations et non les répétitions qui éblouissent notre regard. Ce n’est pas tous les jours qu’une armée refuse de tirer sur le peuple, surtout dans le cas de l’Egypte, lorsque cette armée est l’une des plus puissantes d’Afrique. Et puis il y a cette jeunesse, fière, innombrable et dont la marche est irrésistible. Jamais autant de jeunes ne se sont mobilisés et politisés dans un refus de l’autorité qui n’est pas motivé au départ ni par la haine de l’Occident ni par celle d’Israël ». Au passage de l’édito de Jean Daniel, cette remarque : Moubarak n’est pas indigne, il a joué un rôle dans la recherche de la paix au Proche Orient. Encore me permettrez-vous de conclure, qu’homme de paix, 30 ans de dictature, c’est dur. Explication de Bruno Frappat dans la CROIX. « C’est toujours un peu raide, un général. On ne choisit pas ce métier pour la douceur des choses. Sens du devoir, assurément. Et du service : jugulaire jugulaire. On avait eu tendance à oublier que Moubarak était, comme ses trois prédécesseurs, un général président. Formé dans le moule de cette manière empesée d’être. Pour ébranler de telles personnalités, il faut des circonstances exceptionnelles. Ce ne sont pas les Français qui diront le contraire, eux qui ont mis tant de galonnés aux affaires, de Napoléon à de Gaulle en passant par Pétain et qui, un temps s’étaient épris du général Boulanger. Donc, pas trop de leçons à donner à l’Egypte. Et, ne l’oublions pas, c’est à un général français, Mac Mahon, que l’on attribue la paternité de la légendaire formule « J’y suis, j’y reste », lors du siège de Sébastopol ».

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