« Ouvre ta bouche pour le muet… »

A quoi sert-il d'écrire ? A quoi sert la littérature ? A quoi servent les écrivains ? C'est à ces questions que répond, cette semaine, dans POLITIS, le romancier italien Erri De Luca, romancier poursuivi par la justice de son pays pour avoir « incité à saboter » le chantier du TGV Lyon-Turin. Il avait déclaré que « le sabotage » était « la seule alternative » pouvant faire comprendre que ce projet était « nuisible et inutile » . Pour cette phrase, il risque aujourd'hui huit mois de détention. C'est en tout cas la peine qu'a réclamée le parquet. Le verdict est attendu pour le 19 octobre, et Erri de Luca prévient qu'en cas de condamnation, il ne fera pas appel, il ira en prison... D'autant, précise-t-il, que « si mes mots sont des crimes – si mes mots sont des crimes – alors je suis un dangereux récidiviste, puisque je n'ai cessé de les répéter depuis deux ans. »

Il explique son combat dans l'interview qu'il a accordée à l'hebdomadaire : son combat pour la protection de l'environnement, son combat pour la protection de l'air et de l'eau, notamment dans le val de Suse, aujourd'hui menacé par les travaux du TGV. Des travaux qu'il juge non seulement « absurdes » , mais aussi « dévastateurs » pour les habitants de la vallée... Et donc l'écriture dans tout cela ? Eh bien, justement, explique-t-il : « Ecrire me permet de relayer les luttes. » Et le poète de citer un vers du livre Les Proverbes , dans l'Ancien Testament : « Ouvre ta bouche pour le muet. » C'est, dit-il, « ce que peut, et ce que doit faire un écrivain : ouvrir sa bouche pour ceux qui n'ont pas de voix publique. Je considère ce vers comme l'exergue de ma vocation : celle de parler et d'écrire pour les personnes qui n'ont pas la possibilité de s'exprimer et de se faire entendre. »

A quoi sert-il d'écrire ? A quoi sert la littérature ? C'est également à ces questions qu'a tenté de répondre l'écrivain péruvien Mario Vargas Llosa le mois dernier, quand il a été fait docteur honoris causa de l'université de Salamanque en Espagne. Dans son supplément Culture & Idées , LE MONDE publie aujourd'hui de longs extraits de son discours. Lisez-les, c'est passionnant. Un éloge de la culture, un éloge de la lecture, un éloge de la fiction, comme terreau de la résistance à ceux qui veulent tout diriger. « Un peuple contaminé par des fictions est plus difficile à asservir qu'un peuple inculte » , dit-il. Et si, donc, « la littérature est immensément utile » , c'est parce qu'elle est « une source d'insatisfaction permanente : elle fait de nous des citoyens frustrés et récalcitrants. Certes, elle nous rend parfois plus malheureux, mais aussi infiniment plus libres. » Mario Vargas Llosa, Prix Nobel de littérature – un prix remis en 2010.

Mais, ce matin, c'est un autre Prix Nobel qui fait la Une d'une partie des journaux : le Prix Nobel de la paix, décerné hier au "quartet du dialogue national tunisien", regroupement d'organisations coalisées pour la sauvegarde de la transition démocratique en Tunisie. « Un Nobel de soutien au peuple tunisien » , s'enthousiasme OUEST-FRANCE… « Un Nobel au jasmin » , applaudit L'ECHO DE LA HAUTE-VIENNE, tandis que LIBERATION lance cet appel à sa Une : « Tunisie, tiens bon ! » « Tiens bon ! » , sous-entendu : la partie est encore loin d'être gagnée.

Pour l'occasion, le quotidien a confié son éditorial à un écrivain algérien, Kamel Daoud, le lauréat du dernier prix Goncourt, et celui-ci revient sur les trois interrogations qu'ont pu susciter les révolutions dans le monde arabe : « Est-ce que la démocratie est possible dans ce monde-là ? Est-ce que la révolution est bonne pour ces pays-là ? Et est-ce que, dans ces pays, il existe une solution entre islamisme et anti-islamisme politiques ? » Trois questions suivies d'un constat tout d'abord sévère : « La voie algérienne est une catastrophe, avec un profond islamisme social et une immobilisation de tout le processus de démocratisation. » Mais – car il y a un ‘mais’ – mais, écrit-il : « La Tunisie a affirmé la possibilité d'une démocratie. Et ce, malgré les assassinats, les extrémismes et les crises. Le prix Nobel a donc récompensé une voix possible et il a bien fait » , conclue-t-il, en exprimant peut-être ce qu'une partie de la population tunisienne aimerait pouvoir dire aujourd'hui... « Ouvre ta bouche pour le muet » : la vocation des écrivains.

D'une façon générale, cette attribution du Nobel réjouit les éditorialistes. Ainsi, dans L'UNION, Hervé Chabaud y voit avant tout « un encouragement à continuer » ... Mais « la Tunisie a besoin d'aide » , note Phlippe Marcacci dans L'EST REPUBLICAIN. Même point de vue dans LA CHARENTE LIBRE, où Dominique Garraud estime qu'il faut « aider la Tunisie, tant sur le plan sécuritaire qu'économique – et l'aider est le seul moyen de s'éviter le pire. » « C'est une distinction autant qu'un défi » , abonde Didier Rose dans LES DERNIERES NOUVELLES D'ALSACE, car « dans une Tunisie si fragile, ce prix doit inciter un peuple à poursuivre son chemin, et ceci malgré les carnages et malgré les menaces... Et les Occidentaux doivent les aider un peu plus ! »

__

Mais on notera aussi quelques voix discordantes. Ainsi, sur le site SLATE, où Camille Belsœur nous explique la contraction soulevée par ce prix : un Nobel de la paix remis à quatre organisations qui ont souvent elles-mêmes bien du mal à s'entendre – « La concorde ne règne pas toujours entre les lauréats. » Et puis, sur MEDIAPART, vous lirez les propos de l'universitaire tunisienne Hèla Yousfi. Elle, juge que ce Nobel est tout bonnement « anachronique » - et ce, parce que le gouvernement issu du dialogue national est précisément « en train de remettre en cause le processus démocratique en Tunisie »

« Ouvre ta bouche pour le muet » : le proverbe peut aussi convenir aux chanteurs. La presse, ce matin, revient sur la disparition de Leny Escudero. Un poète qui était « un peu plus qu'une amourette » , relève LIBERATION, tandis que LE FIGARO évoque « un rebelle amical de la chanson » - et « honte à nous, on l'avait un peu oublié, celui-là » , reconnait le blogueur toujours très inspiré Didier Pobel, qui s'est souvenu d'une chanson qui devrait aujourd'hui nous accompagner, et même nous secouer. La chanson date de 1982 et elle s'appelle « Le siècle des réfugiés » . Chanson dans laquelle Leny Escudero écrit à leur propos : « Ils ont des trous à chaque main, c'est ce qui reste du naufrage, ils n'ont pas l'air d'être en voyage… » « Vous avez dit naufrage ? » , interroge Didier Pobel, soulignant ici l'existence d'un texte qui fait cruellement écho à l'actualité.

Dans l'actualité, les journaux, ce matin, nous font également part d'informations exclusives. Et peut-être, d'ailleurs, que le rôle des journaux est lui aussi d'ouvrir la bouche pour les muets... Plusieurs infos, donc, ce matin. Tout d'abord dans LIBERATION, qui nous apprend que Laurent Stefanini, le chef du protocole de l'Elysée, va devoir faire « une croix définitive » sur le Vatican. Selon le quotidien, après plusieurs mois de bataille diplomatique, Laurent Stefanini ne sera pas ambassadeur de France auprès du Saint-Siège. En cause : son homosexualité. Même si le Vatican refuse officiellement de passer pour homophobe, hors de question de valider cette nomination.

Une info santé dans LE FIGARO, qui s'est procuré un document du ministère du même nom au sujet de la Dépakine, antiépileptique accusé d'avoir des effets graves sur les fœtus des femmes enceintes. Selon le quotidien, le parquet de Paris vient d'ouvrir une enquête sur ce scandale médical.

Et puis autre scandale dans LE PARISIEN : celui des listes d'attentes pour les rendez-vous médicaux. Le journal dresse la liste des départements où l’on attend le plus. Pour un rendez-vous chez le radiologue : 21 jours d’attente dans la Nièvre. Un rendez-vous chez le dentiste : 81 jours d’attente dans la Creuse. Un rendez-vous chez l’ORL : 168 jours d’attente dans le Cantal. Un rendez-vous chez le cardiologue : 201 jours d’attente en Vendée. Un rendez-vous chez l’ophtalmo : 327 jours d’attente dans la Loire. Bref : mieux vaut être en bonne santé !

Enfin, je vous conseille la lecture du touchant témoignage de Chloé Verlhac dans ELLE… Chloé Verlhac, c’est l’épouse du dessinateur Tignous… Voilà maintenant neuf mois qu’il a été assassiné, avec ses amis et collègues de CHARLIE HEBD. Et aujourd’hui, Chloé Verlhac continue de faire vivre son œuvre. Elle va faire paraître deux livres et elle raconte, dans l’hebdo, son amour pour Tignous et Tignous, son amour. « Je veux que tout le monde sache , dit-elle, que c’était un mec formidable, un vrai humaniste, à la fois irrévérencieux et classe. » « Avez-vous un dessin préféré ? » , lui demande le journal. « Je le dis en toute objectivité : je trouve qu’il était assez bon sur tout. Bon, parce que pertinent sur des choses difficiles. » Et maintenant ? Maintenant que s’est tari l’esprit du 11 janvier ? « Maintenant, il faut continuer à appréhender le monde avec raison, et pas avec émotion. » Avec le rire, aussi ? « Avec le rire, toujours. » A quoi j’ajouterais que les dessinateurs doivent aussi, par moments, se dire qu’ils ont pour vocation d’ouvrir la bouche pour les muets…

L'équipe
Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.