Doit-on parler d'un « dialogue de malentendants » ?

Depuis longtemps, il est admis qu'on n'utilise plus le mot "nain" : on parle dorénavant de "personne de petite taille" . Difficile également de qualifier les gens de "gros" : on parle de "personnes souffrant de surcharge pondérale" . Les aveugles sont devenus des "non-voyants" et les sourds des "malentendants" . Les handicapés ne sont plus des handicapés, mais des "personnes à mobilité réduite" . Et ça ne s'arrête pas là, bien sûr : les femmes de ménage se sont transformées en "techniciennes de surface" , les prostituées en "travailleuses du sexe" et l'on ne dit plus des femmes qu'elles sont ménopausées : on dit qu'elles présentent des "carences en hormones" . On n'en finirait pas d'égrener ces périphrases, tant les exemples sont nombreux. Les vieux sont des "séniors" et les clochards des "SDF" . Quant aux satanés pesticides, ceux qui en font la promotion les appellent désormais des "produits phytosanitaires pour la protection des plantes" .

« Mais que nous arrive-t-il ? » , se demande Isabelle Gravillon dans le bimestriel FEMMES MAJUSCULES . « Pourquoi cette difficulté contemporaine à nommer les choses, à appeler un chat, un chat ? » Le philosophe Michel Lacroix propose son analyse. Pour lui, cette tendance à l'euphémisation date des années 70, « lorsque s'est développée la prise de conscience de l'impact psychologique des mots sur autrui. A partir de là, le langage s'est en quelque sorte adouci, avec la volonté de ne surtout pas blesser » … Mais dans certains domaines, ces formules visent délibérément à tromper leurs destinataires, en premier lieu dans le milieu de l'entreprise. C'est ainsi que les licenciements sont devenus des "plans sociaux" ou "plans de sauvegarde de l'emploi" . Et c'est ainsi, aussi, que les délocalisations sont devenues des "changements de cartographie de production" . « Des métaphores embellissantes qui relèvent de la mauvaise foi, voire de l'escroquerie » , commente le philosophe, ajoutant que « cette langue de bois correspond à une évolution culturelle de notre société qui refuse tout ce qui dérange »

Ce n'est donc pas seulement au nom des bons sentiments qu'on utilise des termes édulcorant les situations. C'est aussi pour duper, endormir ceux auxquels on parle. Mais « mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde » , ainsi que l'écrivait Albert Camus. D'ailleurs, cet écran de fumée lexical n'est pas sans conséquence, si l'on en croit l'historien Christian Delporte – notamment en politique. « Un langage politique sans le moindre relief , dit-il, un langage où l'on cherche rester consensuel à tout prix risque de pousser les gens dans les bras des populistes, qui, eux, revendiquent d'employer 'le parler vrai'. » Et c'est notamment ce que revendique Donald Trump.

Donald Trump, le candidat à la primaire des Républicains américains, dont le dernier meeting à dû être annulé à la dernière minute. Trop de tensions et trop de manifestants à l'intérieur du bâtiment où devait avoir lieu la réunion publique. Des manifestants venus dénoncer le racisme du blond milliardaire, lequel a estimé que sa liberté d'expression avait été« violée » - prière de ne pas rigoler. Le récit de la soirée est à lire sur les sites d'information. A l'annonce de l'annulation, des échauffourées ont éclaté aux abords de la salle, mais Donald Trump a déclaré que c'était uniquement à cause « des manifestants très violents » . Le 1er février, le même Donald Trump avait pourtant enjoint ses partisans à « cogner » sur les militants de ses adversaires, promettant même de payer leurs frais d'avocat.

Et dans la politique française, où en est-on du "parler vrai" ? En tout cas, concernant la réforme du code du travail, LE FIGARO n'hésite pas à parler d'un« dialogue de sourds » entre Manuel Valls et les syndicats étudiants. Le journal aurait pu titrer : « Un dialogue de malentendants » , mais non, « dialogue de sourds ». Et pour Daniel Murraz, qui signe l'édito du COURRIER PICARD , cette opération déminage n'a convaincu personne. « Après le coup de menton, la séduction n'a pas l'air de fonctionner , et à défaut d'évolutions significatives, le gouvernement pourrait bien recréer une unité à gauche, mais une unité contre lui et contre un projet de loi déséquilibré et bâclée. »

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Mais chez les patrons également, le projet fait des remous, comme le révèle le quotidien LES ECHOS sur son site internet : prise de bec entre patronat et Confédération des cadres sur la loi travail. Selon le journal, le patron des patrons aurait menacé Carole Couvert, la présidente de la CFE-CGC : il l’aurait menacée de ne plus la soutenir si elle ne cessait pas ses critiques contre le projet de Myriam El Khomri . Pierre Gattaz lui aurait ainsi adressé deux SMS mercredi dernier. Premier SMS : « L'attitude de la CGC est incompréhensible et nuisible. Vous avez déjà planté la loi de Modernisation du dialogue social. Vous n'allez pas nous planter la loi El Khomri ! » , écrit le dirigeant patronal, avant d'ajouter : « Si vous persistez dans cette attitude 'cgtiste", le Medef en tirera toutes les conséquences sur nos discussions en cours. » Puis deuxième SMS, qui se fait plus précis : « Ce que je veux dire, c'est que nous ne vous soutiendrons plus dans votre combat pour les cadres si vous plantez la loi El Khomri. » Voilà donc les menaces. Mais dans l'entourage de Pierre Gattaz, on dit simplement qu'il s'agit de discussions « franches » , même si « c'est parfois un peu sec » . Un peu sec, oui, c'est un euphémisme…

Zieuter, à ce propos, le dessin de Lefred-Thouron dans LE CANARD ENCHAÎNE : « Valls négocie avec tout le monde » - ça, c'est le titre. Et le dessin représente le chef du gouvernement lançant à la ministre du Travail : « C'est plus facile de discuter avec les syndicats qu'avec Hollande ; eux, au moins, ils savent ce qu'ils veulent ! »

Et puis à propos de travail, lire également cette prédiction dans les colonnes de PARIS-MATCH : « Les robots vont mettre au chômage la moitié de la population mondiale » . C'est en tout cas ce que prévoit un rapport publié par l'université d'Oxford. Rapport qui a déjà suscité de nombreux articles il y a quelques mois. Et parmi les métiers où la présence humaine ne sera bientôt plus nécessaire, on trouve notamment celui de comptable : dans les vingt ans qui viennent, 99% des comptables pourraient perdre leur job au profit des robots . Après les ouvriers – les « cols bleus », comme on dit – même les « cols blancs » sont ainsi victimes de l'automatisation des tâches : DRH, assureurs, avocats… Et les traders aussi s'affolent : dorénavant, plus des deux tiers des transactions financières se font, non par des hommes, mais par des algorithmes. Du reste, les professeurs ont de quoi s'inquiéter également : dans certaines facultés, de plus en plus nombreuses, une partie des cours se fait exclusivement en ligne. Les robots sont partout, et ils pourraient donc rapidement mettre des millions de travailleurs au chômage technologique. Qui sait, dans les années qui viennent, ce sera peut-être un robot qui présentera la matinale du week-end sur France Inter ! Un robot pour remplacer animateurs et journalistes – enfin, je veux dire : les travailleurs de la radio.

Trois chiffres intéressants dans LE PARISIEN ce matin.

  • 870 : c’est, en millions de dollars, ce qu'avaient prévu de détourner des hackeurs à la Banque du Bangladesh. S'ils avaient réussi, ç'aurait franchement été le "cyber-casse du siècle". Mais ce grand braquage 100% numérique a finalement échoué de peu, et les hackeurs n'ont détourné que 81 millions. Et s'ils ont échoué à en détourner davantage, c'est à cause d'une faute d'orthographe : sur une demande de virement, ces pirates de l'informatique ont écrit "Fandation" au lieu de "Fondation" – un 'a' au mieu d'un 'o', qui a alerté les autorités bangladaises. Mais bon, 81 millions de dollars, c'est déjà une très jolie somme.

  • Un millier : c’est le nombre d'églises françaises qui seront bientôt mises en vente. Du moins, si l’on croit l'estimation d'un agent immobilier spécialisé dans les biens historiques. Par manque de fidèles, mais aussi par manque de prêtres pour célébrer les messes, de plus en plus d'églises sont transformées en bâtiments publics : en 4 étoiles ou chambre d'hôte, ou bien encore en discothèque. En Espagne, un pays pourtant très catholique, une église des Asturies a même été tout récemment transformée en piste de skate : une piste immense dans la nef, à la place des bancs des fidèles.

  • Enfin, le troisième chiffre concerne la médecine. Savez-vous quelle est la moyenne du temps que laissent les docteurs à leurs patients pour expliquer la raison de visite ? J'ai bobo là, j’ai mal ici, et puis j'arrive plus à dormir… Moyenne, donc, du temps de parole en début de consultation ? 23 secondes. C’est ce que nous apprend ce matin le journal. 23 secondes pour détailler et décrire ses symptômes. 23 secondes, ce n'est pas beaucoup – et c'est un euphémisme.

Et puis, pour finir, cette histoire insolite à la Une du MIDI LIBRE : « La Poste affranchit le maréchal Pétain » . Une montpelliéraine a eu la surprise de recevoir un colis à l'effigie du militaire ; de vieux timbres avec son visage, des timbres pourtant interdits depuis la Libération et la condamnation du chef du régime de Vichy. Mais les services postaux n'y ont, semble-t-il, rien trouvé çà redire. Et si l'on nous explique que c'est une « fâcheuse maladresse » , on sera en droit de penser qu'il s'agit là… d'un euphémisme.

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