Ne pas fermer les yeux…

Il y a quelques années, un berger allemand des douaniers travaillant à l'aéroport de Roissy a bondi sur un bagagiste qui avait caché une boulette de shit dans son slip. Bilan : un testicule en moins. C'est David Caviglioli qui rapporte cette anecdote dans l'enquête publiée cette semaine dans L'OBS , passionnante enquête sur la drogue dans le milieu du travail : alcool, médicaments, cannabis, cocaïne. Phénomène dont on parle peu, mais qui serait pourtant extrêmement répandu, et pas uniquement dans la sphère artistique et celle des médias. C'est ainsi que mon confrère a rencontré des cuisiniers, des commerciaux, des ouvriers, des avocats qui reconnaissent se droguer quotidiennement, ou bien s'être drogués pendant leurs horaires de boulot.

La coke pour encaisser le côté répétitif et pénible de son métier : c'est ce que raconte Alain qui, pendant des années, vendait des téléphones portables dans un centre commercial. Aux heures d'affluence, il allait se faire des lignes blanches dans les toilettes du magasin. « Je ne me défonçais pas. Je me dopais » , confie-t-il, en précisant que ça lui permettait aussi d'oublier qu'il était en train d'arnaquer les clients.

Oublier le conflit moral que provoque son travail : c'est également ce que raconte ce technicien d'une centrale nucléaire de l'Ouest. Il est contre le nucléaire et explique que, pour lui, le cannabis est l'unique moyen de supporter cet endroit« qui le débecte » et lui donne l'impression de « vendre son âme au diable » .

  • « Ça fume dans la centrale ?

  • Oh que oui ! » répond-il...

    Mais d'après ce qu'a pu constater le journaliste de L'OBS , ça sniffe et ça fume tout autant chez les urgentistes, chez les cheminots ou les agents de pistes des aéroports – comme l'illustre donc l'anecdote du berger allemand bondissant sur le bagagiste. Incident très courant chez les employés de Roissy, qui se font régulièrement repérer par les chiens renifleurs. Généralement, les douaniers sermonnent gentiment, mais ils laissent faire et ça ne va pas plus loin. « En fait, ça fume tellement que si l'on se mettait à retirer les badges pour ça, il n'y aurait plus personne pour faire le boulot » , explique sans rire un responsable syndical.

    Constat identique à la SNCF, comme en témoigne la DRH d'un centre du nord de la France. « Quand je suis arrivée dans la boîte il y a quinze ans, tout le monde était bourré à 11 heures du matin. C'était terrifiant. Désormais, on a réussi à faire baisser la consommation d'alcool. Mais sur le cannabis, on est totalement démunis. »

    Si l'on croit l'addictologue qui s'exprime dans l'hebdomadaire, tous les secteurs d'activité seraient aujourd'hui concernés : le bâtiment, les assurances, les compagnies maritimes... Mais face aux drogues, les entreprises ne savent pas comment réagir. C'est pourquoi, la plupart du temps, elles préfèrent fermer les yeux.

    Et sur le drame que vivent les Rohingyas de Birmanie, ne faudrait-il pas qu'on cesse désormais de fermer les yeux ?

    C'est la question que pose le formidable reportage de Marion Querouil- Bruneel et Véronique de Viguerie dans le numéro de MARIE CLAIRE . Reportage dans les camps où s'entassent aujourd'hui quelques 200.000 membres de cette petite minorité musulmane, méprisée par un pays qui compte 90% de bouddhistes. Une minorité qui, depuis maintenant 30 ans, ne fait officiellement plus partie des ethnies reconnues par la Birmanie, pays longtemps considéré comme l'une des pires dictatures du monde. Et après une série d'affrontements religieux en 2012, décision a donc été prise de les arracher à leur habitation afin de les parquer, sous haute surveillance policière, dans un territoire misérable constitué de milliers de bicoques insalubres : comme une prison à ciel ouvert, où courent des gamins en haillons... Répression, manque de soin, et manque de nourriture : ils mènent une vie de parias, mais leur sort reste en Birmanie un tabou national. Même la Prix Nobel de la Paix, Aung San Suu Kyi, refuse de se prononcer sur leur statut. On estime à 150.000 le nombre de ces Rohingyas qui, ces dernières années, ont été contraints à l'exil. Par la mer, en bateau, direction la Malaisie. Parfois, ils y parviennent, mais parfois non, et leurs embarcations dérivent des semaines durant, voire des mois durant dans les eaux internationales. Eux aussi sont donc amenés à fuir leur pays, victimes d'un apartheid encore trop silencieux.

    "Eux-aussi" - disais-je, car pour l'heure, ce sont donc des milliers d'autres exilés qui continuent de faire la Une des journaux ce matin : ce sont les réfugiés qui fuient la Syrie et l'Irak. La France s'est engagée à en accueillir 24.000. Autrement dit : la France ne ferme plus les yeux. Et l'accueil s'organise : « Les maires s'engagent » titre ainsi LA DEPECHE DU DIMANCHE , qui rappelle que les communes recevront 1.000 euros pour chaque hébergement créé. Et sinon ? Pas grand-chose, de l'avis du COURRIER PICARD , qui dénonce un « service minimum pour les réfugiés » .

    Service minimum, mais une foultitude de questions que liste aujourd'hui LE PARISIEN . Ces nouveaux arrivants deviennent-ils automatiquement des demandeurs d'asile ? Non. Bénéficient-ils d'une couverture santé ? Oui. Les demandeurs d'asiles peuvent-t-il travailler ? Oui, mais uniquement à partir de leur deuxième année dans le pays. Leur trouver un logement, avant de leur trouver un travail : voilà les défis à relever. Sachant qu'il faut d'abord réussir à calmer les craintes des habitants des villes où ils seront accueillis.

    Reportage dans les rues de Bonnelles, petite commune des Yvelines. 1931 habitants, 78 migrants arrivés mercredi dernier. Et le village est tiraillé entre bienveillance et méfiance. « Faut être solidaire » , témoigne un habitant. « Mais qui va payer pour tout ça ? » , interroge un retraité, ajoutant qu'il ne comprend pas que ce que la France arrive à faire pour les migrants, elle n'arrive pas à le faire pour ses SDF.

    Autre reportage sur le site MEDIAPART : dans l'Yonne, à Joigny, où depuis huit mois, se sont installées trois familles syriennes. Et là, c'est un exemple d'intégration réussie.

    S'intégrer : c'est le rêve que décrivent les hommes et les femmes rencontrés par LE JOURNAL DU DIMANCHE . Paroles de réfugiés heureux d'être arrivés en France après des années de cauchemars. « J'aime la France de Michel Platini, d'Alexandre Dumas et de Victor Hugo ! » , murmure un Syrien arrivé avec sa fille...

    Mais n'en déplaise à ceux qui poussent des cris d'orfraie et prétendent que l'Hexagone risque d'être envahi – n'en déplaise donc à ceux qui reprennent à leur compte la propagande lepéniste : non, notre pays ne risque aucunement l'invasion, tout bonnement car il n'est pas assez attirant. C'est que décrivent les reporters du MONDE , qui ont observé, à Munich, les efforts déployés par les fonctionnaires de l'OFPRA pour tenter de convaincre les réfugiés de rejoindre la patrie qu'on dit être celle de droits de l'Homme... Tenter de convaincre, mais souvent en vain. Car non, donc, contrairement aux idées reçues, et véhiculées par certains, les réfugiés regardent moins les « avantages sociaux » que le dynamisme économique des pays en mesure de les accueillir. C'est aussi le point de vue défendu, dans LE POINT , par Pierre-Antoine Delhommais, qui nous explique « pourquoi les migrants évitent la France » . Réponse : parce qu'ils savent que chez nous, ils auront beaucoup de mal à offrir à leur famille le meilleur avenir possible. C'est pour cette raison qu'ils déploient tant d’énergie pour traverser la Manche et quitter la zone de Calais. C'est pour cette raison que le nombre de demandes d'asile a diminué l'an dernier, tandis qu'il explosait en Suède et en Allemagne.

    Et puis, dans le JDD , il y a par ailleurs ce sondage : « 56% des Français pour la guerre » . Un titre accrocheur, mais à lire avec précaution. Certes, selon cette enquête de l'IFOP, une majorité de sondés se déclarent favorables à une participation de la France à une offensive terrestre contre le groupe Etat Islamique en Syrie. Toutefois, près de la moitié des personnes interrogées jugent également qu'une telle intervention ne pourra pas venir à bout de la guerre civile. Bref, comme l’écrit le journal : à travers ces chiffres, se dessine surtout une impatience, « celle de l'action face à la tragédie syrienne, qui envoie par centaines de milliers ses rescapés sur les routes de l'exode en Europe » .

    Les journaux, ce matin, évoquent également l'arrivée de Jérémy Corbyn à la tête du Labour. « Avec Corbyn, l'opposition britannique roule à gauche » , commente LIBERATION CHAMPAGNE . « Corbyn met le Labeur dans les pas de Syriza » , analyse LA PROVENCE . « Nouveau leader et nouvelle ligne » , résume L'INDEPENDANT . Mais c'est évidemment dans la presse outre-Manche que le chantre de la gauche radicale anglaise occupe le plus de place. Les médias de son camp saluent son succès haut la main. « Victoire fracassante de Jérémy » , annonce ainsi le MORNING STAR , qui sort une édition spéciale pour célébrer son élection. Election que le GUARDIAN qualifie de « tremblement de terre » : séisme enthousiasmant, car enfouissant enfin « le blairisme sous les décombres » . Regard bien plus critique dans la presse conservatrice, qui estime que ce n'est pas seulement le blairisme, mais le Parti travailliste lui-même que Corbyn va liquider, en le condamnant à rester pour longtemps dans l'opposition. « Bye Bye Loubour ! » , ironise le SUNDAY EXPRESS , tandis que le MAIL ON SUNDAY offre une grande photo du nouveau leader à sa Une : « rouge et enterré » . « Pour Jenny le rouge, les difficultés commencent » , analyse pour sa part LE JOURNAL DU DIMANCHE .

    Autre info dans le JDD : Fleur Pellerin a tranché et la publicité ne reviendra pas après 20 heures sur les chaînes de France Télévision. Le président de la République y était pourtant favorable. Mais il a changé d'avis, vraisemblablement après la publication d'une tribune hostile à idée, tribune signée notamment par l'actrice Julie Gayet. Autre annonce de la ministre : la hausse d'un euro de la redevance audiovisuelle, et une augmentation de la taxe sur les fournisseurs d'accès à Internet.

    Et puisqu'on parle télévision, sachez que vous la regardez trop : ce sont les médecins qui le disent, comme le rapporte TELERAMA . La société européenne de cardiologie a mené une étude pendant 18 ans, auprès de 86.000 téléspectateurs. Bilan : un constat alarmant. Les personnes qui passent plus de cinq heures par jour devant le petit écran risqueraient deux fois plus que les autres de mourir à cause d'une embolie pulmonaire. On savait déjà que la télé, à forte dose, pouvait rendre dépressif. Maintenant, on sait qu'elle favorise la formation de caillots sanguins. A moins que ce soit seulement le fait de rester quotidiennement plus de cinq heures sans bouger. Sachant que la radio, elle, ne provoque strictement aucun désagrément. Parole de radiologue. Je suis même certain qu'elle permet, peut-être plus encore que la télévision, de garder les yeux ouverts.

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