Bonjour à tous…. «Le monde est ma provocation» disait Gaston Bachelard, le philosophe autodidacte. Son propos pourrait être repris aujourd’hui par beaucoup de monde, et pas seulement par Kadhafi. Provocateur, menteur, tricheur, dictateur non repenti, la presse se déchaîne ce matin contre le colonel libyen, qui va passer le week-end en Andalousie, avant de rallier Madrid, lundi, pour une visite officielle de deux jours. «Ouf, il s’en va, bon débarras» écrit dans LE PARISIEN AUJOURD’HUI, Renaud Dely, tandis que LIBERATION salue le Guide qui rentre au pays, d’un ironique : «Au revoir et merci !» L’HUMANITE et LE FIGARO sont d’une discrétion exemplaire sur ce que la presse quotidienne régionale appelle tout de même la semaine Kadhafi à Paris. Avec ses temps forts. A l’Elysée lundi dernier. A l’Assemblée mardi. Au Pavillon Gabriel mercredi. Au Louvre jeudi. Et à Versailles hier, où le Guide a pu admirer le trône du Roi-Soleil, avant d’aller chasser à côté, en forêt de Rambouillet. LE PARISIEN et LIBERATION publient ensemble l’album-photo du voyage, ce qui n’est pas une mauvaise idée, puisque, lecteur, mon frère, quoi que tu en penses, tu vas t’y attarder. LIBERATION ajoute à ces photos-souvenirs, quelques phrases chocs de personnalités en colère contre ce que Laurent Joffrin appelle la farce-Kadhafi. Première citée, la secrétaire d’Etat Rama Yade, dont la photo illumine la première page du POINT … « Je ne pense pas qu’on puisse se contenter d’une déclaration de virginité du colonel Kadhafi pour lui signer un chèque en blanc. » Le socialiste Pierre Moscovici fait le même commentaire en langue plus familière : « Il faut parfois dîner avec le diable, oui, mais avec une longue cuillère, et sans lui servir la soupe… » Réserve plus précise de Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères : «Quand il a parlé des droits de l’Homme, ici, dans notre pays, c’était assez pitoyable et nous le condamnons.» Autres condamnations, mais cette fois, de Nicolas Sarkozy, l’hôte du colonel. Le président de la République aurait été au nom de la France, le dindon de la farce… car "le Guide libyen a imposé son jeu toute la semaine." François Hollande. Commentaire identique de l’opposant centriste, François Bayrou : «Kadhafi peut se frotter les mains, sa prise d’otages a réussi au-delà de tous les espoirs.» Claude Imbert, dans son éditorial du POINT, est plus perplexe quand il écrit que décidemment, les temps sont durs à Paris… Et parce que les temps sont durs, nous assistons selon lui, à un festival inédit de réalpolitik. Lequel festival passe en moins d’un mois, par la Chine, l’Algérie, et en bouquet final, la Libye. Mais Claude Imbert, a comme beaucoup une vaste bibliothèque, outre des souvenirs qui le conduisent à rappeler que toute nation libre subit le vieux dilemme : «droits de l’Homme et raison d’Etat.» Antigone contre Créon. «Nous exhibons la première, écrit Imbert, aux lucarnes du Palais, mais à tous les étages, la Raison d’Etat achète et vend au grand supermarché mondial. Et voilà pourquoi, lorsque Créon fait ses emplettes à Pékin, il laisse Antigone à la maison.» Antigone, c’est évidemment Rama Yade, celle que Charles Jaigu, dans LE FIGARO, appelle la star rebelle du gouvernement. Celle qui selon lui, a failli se faire virer pour avoir dit que la France n’était pas un paillasson, et aussi que la venue de Kadhafi à Paris, c’était le baiser de la mort. C’est lundi dernier, ajoute mon confrère que la secrétaire d’Etat, cheval fou du gouvernement, se serait entendue dire par le président de la République : «Si tu te sens mal à l’aise, je comprends que tu veuilles partir.» Laquelle s’est bien gardée de le faire, remarque Charles Jaigu. On lit tout cela page 7 du FIGARO, à côté d’un article de Bruno Jeudy, qui prévoit déjà le nom des entrants possibles dans le gouvernement Fillon remanié l’année prochaine. Ils sont quatre, selon mon confrère… ministres ou ministres-missionnaires, même si le FIGARO tient de Nicolas Sarkozy lui-même cette définition : «Missionnaire, c’est une position très classique, mais pas forcément désagréable.» En position de ministres missionnaires donc, peut-être, s’ils acceptent, et si les petits cochons ne les mangent pas d’ici là. Claude Allègre, Jacques Attali, Thierry Solène et Jean-Marie Cavada… Et à la place de qui ? LE FIGARO, pour inquiéter sans doute, donne en pointillé les sortants… Hervé Morin, Christine Albanel, Christine Boutin, voire Christine Lagarde. Sale temps pour les Christine ! Mais revenons à nos moutons. Antigone et Créon, grâce à Claude Imbert du POINT, grâce à Bruno Frappat de LA CROIX, et grâce aussi à Mathieu Lindon, de LIBERATION. Tous les trois posent en effet la question de fond, entendez celle des mains sales, des mains dans le cambouis, face à l’idéal moral. Jean Anouilh la posait aussi, quand il faisait dire à Créon, face à Antigone la rebelle… «Mais bon dieu, essaie de comprendre, petite idiote, c’est facile de dire Non. Un matin, je me suis réveillé roi de Thèbes, et Dieu sait si j’aimais autre chose dans la vie que d’être puissant…» «Il fallait dire Non, alors» réplique Antigone/Rama Yade à Créon/Sarkozy. Mais voici la tirade du roi, qui lui serre le bras… «Ecoute-moi bien. J’ai le mauvais rôle, c’est entendu, tu as le bon… J’ai bien essayé de te comprendre, moi. Il faut pourtant qu’il y en ait qui disent oui. Il faut pourtant qu’il y en ait qui mènent la barque. Cela prend l’eau de toutes parts, c’est plein de crimes, de bêtise, de misère… Et le gouvernail est là qui ballotte. L’équipage ne veut plus rien faire, il ne pense qu’à piller la cale et les officiers sont déjà en train de se construire un petit radeau confortable, rien que pour eux, avec toute la provision d’eau douce pour tirer au moins leurs os de là. Et le mât craque, et le vent siffle, et les voiles vont se déchirer, et toutes ces brutes vont crever toutes ensemble, parce qu’elles ne pensent qu’à leur peau, à leur précieuse peau et à leurs petites affaires. Crois-tu, alors, qu’on a le temps de faire le raffiné, de savoir s’il faut dire « oui » ou « non », de se demander s’il ne faudra pas payer trop cher un jour et si on pourra encore être un homme après ? On prend le bout de bois, on redresse devant la montagne d’eau, on gueule un ordre et on tire dans le tas, sur le premier qui s’avance. Dans le tas ! Cela n’a pas de nom.» Jean Anouilh. Bruno Frappat dans LA CROIX, pose une question dans sa chronique. Vous avez remarqué comme le droit de l’hommisme est presque une insulte aujourd’hui. On dit «Droits de l’hommistes». Et c’est aussi une remarque dans la bouche de Nicolas Sarkozy quand il dénonce ceux qui vont au Flore. Bruno Frappat réplique qu’il en connaît lui, qui vont au Fouquet’s. Et Bruno Frappat dit : «Que la morale et la politique fassent souvent mauvais ménage, on le sait depuis longtemps hélas ! Que les contrats industriels n’aient pas trop à s’embarrasser de soubassements éthiques, on le devine aisément, même si parfois la corruption éclate à la figure des « realpoliticiens » qui ont mis beaucoup d’ardeur à éloigner la morale des tapis verts et des tapis rouges(…) acceptez qu’il existe des belles âmes et qu’elles poussent leurs vagissements dans la fureur des contrats.» Et Mathieu Lindon dans LIBERATION, page 26 : C’est bizarre, tout le monde s’en prend à Kadhafi, mais on a bien fait de recevoir Kadhafi. On s’en prend à Kadhafi parce qu’on dit qu’il n’est pas gentil pour son peuple libyen… « On ne connaît même pas le nom d’un seul libyen autre que Kadhafi. Sans parler des opposants, aucun patronyme de footballeur ou de rock star n’est parvenu jusqu’à nous….» Et Mathieu Lindon de conclure, «Allez dites-le pourquoi vous ne l’aimez pas, parce que vous recevez les autres dictateurs et vous ne dites rien (…) Le colonel ne se donne aucun mal, il est mal rasé, mal habillé, il a une trop grosse voiture, il a réclamé une tente – il ne fait aucun effort. On dirait Gainsbourg dictateur mais on n’attend pas le même look d’un artiste et d’un chef suprême. Il ne faudrait pas que Kadhafi perde son cortège, il a tout à fait le profil du type qui se fait arrêter dans le métro.» Une provocation rigolote. Je voudrais saluer deux personnes pour conclure… D’abord avec L’HUMANITE, je dis aujourd’hui bon anniversaire à un architecte formidable, Oscar Niemeyer, centenaire. Et bon anniversaire aux quarante ans de la loi autorisant la contraception… et à son papa, Lucien Neuwirth, qui a eut le courage de dire au général de Gaulle : «Vous avez eu le courage de donner le droit de vote aux femmes. Mon général, soyez gentil, donnez-leur le droit de procréer quand elles veulent.» Et de Gaulle a répondu : «Oui mais alors, on ne fera pas rembourser ça par la Sécurité sociale.»

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