Bonjour à tous… Faut-il laisser l’Histoire aux historiens ou à ses derniers témoins ? La question revient ce matin, à la veille des cérémonies qui marqueront demain, en la cathédrale Saint-Louis des Invalides, les obsèques de Monsieur Lazare Ponticelli, le dernier poilu, mort mercredi dernier à 110 ans bien sonnés. LE MONDE daté dimanche-lundi s’interroge sur des funérailles aux allures grandiloquentes. « Le vieux monsieur aurait-il aimé ça ? » s’inquiète mon confrère Francis Gouge, avant de rappeler la modestie du survivant, qui se contentait, chaque 11 novembre d’aller à pied au monument aux morts du Kremlin-Bicêtre, en souvenir des camarades disparus dans la boue des tranchées. Et il est vrai que le dernier poilu de la der des der, avait refusé le privilège posthume, envisagé en 2005 par le Haut Conseil de la Mémoire combattante. Un conseil présidé par Jacques Chirac, qui avait décidé d’organiser des obsèques nationales pour le dernier poilu de la Grande Guerre, avec possibilité de placer le corps du disparu au Panthéon, ou sous l’Arc de Triomphe, près du soldat inconnu. A l’époque, rappelle LE MONDE, il y avait encore une dizaine de poilus survivants. Mais Lazare Ponticelli avait prévenu : « Les autres, on n’a rien fait pour eux. Ils se sont battus comme moi. Ils avaient pourtant droit à un geste de leur vivant. Même un petit geste reconnaissant aurait suffi ». Et le vieil homme d’ajouter qu’il voulait être enterré sans fanfare, dans le caveau de sa famille, au cimetière d’Ivry. Ça, c’était en 2007. Plus tard, reconnaît mon confrère Francis Gouge, Lazare Ponticelli a infléchi sa position, et accepté, avec sa famille, l’idée d’une cérémonie officielle aux Invalides. Mais une messe, sans tapage, ni défilé. « Nous avons, affirme le ministre des Anciens Combattants, Alain Marleix, respecté à la lettre, ses volontés. Ce ne seront pas des obsèques nationales, mais un hommage à l’ensemble des anciens combattants. Max Gallo fera l’éloge de Lazare Ponticelli, les honneurs militaires seront rendus à sa dépouille dans la cour des Invalides, et l’après-midi, lors d’une seconde cérémonie, le président de la République, Nicolas Sarkozy, s’exprimera en mémoire de tous les combattants. » Serait-ce trop ? Oui, selon LE MONDE qui juge ce cérémonial grandiloquent. Et trop, selon l’historien Nicolas Offenstadt, spécialiste de la Grande Guerre, qui enseigne à Paris I. Selon lui, il faudrait redouter, au lendemain des élections municipales, une nouvelle polémique, sur la récupération de la mémoire. « Je regrette, dit-il en page 10 du MONDE aujourd’hui, cet usage de l’Histoire. On propose une cérémonie d’adhésion et de glorification, au lieu d’un moment de réflexion. Il y a le même déploiement que pour la lettre de Guy Môquet.» Et badaboum, c’est reparti pour un tour. Le second est déjà annoncé pour mardi prochain, au plateau des Glières où Nicolas Sarkozy doit honorer les héros de la Résistance. Résumons : Guy Môquet, shoah, dernier poilu, résistance en Haute-Savoie, interdiction au chef de l’Etat de dire quoi que ce soit. Quant aux survivants de ces événements, il est trop tard pour témoigner. Ils devaient le faire avant. Qu’ils se taisent désormais, et laissent enfin la parole aux seuls historiens, évidemment mieux-disant ! Je me souviens à cet égard des époux Aubrac, contraints de se justifier, il n’y a pas si longtemps, devant un jury, rassemblé par le journal LIBERATION. Lucie, disparue aujourd’hui, était ressortie indignée… « Nous étions, m’a-t-elle dit, suspects d’avoir échappé à Klaus Barbie, et d’avoir survécu à Jean Moulin. ». Même chose pour Simone Veil, qui a croisé sur son chemin de rescapée des camps de la mort, des investigateurs au petit pied, soucieux de savoir comment elle avait fait pour ne pas y mourir et revenir ! L’Histoire aux historiens… et silence et justification imposés aux témoins ? LE JOURNAL DU DIMANCHE, LE PARISIEN, reprennent pourtant à raison ce matin, le témoignage révélé dans un livre à paraître et développé hier, par LA PROVENCE et le FIGARO MAGAZINE. Le témoin en question est allemand, il s’appelle Horst Rippert, c’est un vétéran de la Luftwaffe. C’est lui qui a abattu le 31 juillet 1944, en Méditerranée, l’avion d’Antoine de Saint-Exupéry. « Je connaissais Saint-Exupéry, dit-il aujourd’hui, ses livres… Le Petit Prince , Vol de Nuit … mais en tirant sur son lightiming P38, je ne savais pas que c’était lui ! » Est-ce ainsi que les hommes vivent ? interrogeait Aragon, témoin lui aussi des deux grandes guerres, et dont le Roman Inachevé dit à sa manière, ce qu’il en fut du passé de tous les Guy Môquet, et de tous les Lazare Ponticelli que la France veut honorer. Ce poème-là, intitulé La guerre et ce qui s’en suivit , vaut pour tous les 11-novembre, et mériterait bien d’être repris aux Invalides demain matin. Tu ne reviendras pas toi qui courais les filles Jeune homme dont j’ai vu battre le cœur à nu Quand j’ai déchiré ta chemise et toi non plus Tu n’en reviendras pas vieux joueur de manille Qu’un obus a coupé par le travers en deux Pour une fois qu’il avait un jeu du tonnerre Et toi le tatoué l’ancien Légionnaire Tu survivras longtemps sans visage sans yeux Roule au loin roule train des dernières lueurs Les soldats assoupis que ta danse secoue Laissent pencher sur leur front et fléchissent le cou Cela sent le tabac la laine et la sueur Comment vous regarder sans voir vos destinées Fiancés de la terre et promis des douleurs La veilleuse vous fait de la couleur des pleurs Vous bougez vaguement vos jambes condamnées … Déjà la pierre pense où votre nom s’inscrit Déjà vous n’êtes plus qu’un mot d’or sur nos places Déjà le souvenir de vos amours s’efface Déjà vous n’êtes plus que pour avoir péri. Témoin aussi, dans les quotidiens aujourd’hui… Elie Barnavi, l’ancien ambassadeur d’Israël en France, qui sur une pleine page du JDD, dit son amour pour Paris. Un Paris qu’il a découvert à 22 ans, en 1968. « ça a été un double choc, dit-il, face à l’extraordinaire beauté de la ville, et à sa correspondance avec Tel-Aviv, capitale tout aussi cosmopolite. Aujourd’hui, Paris est avec Tel-Aviv, la seule ville au monde où je ne me sente pas étranger. » Témoin encore en page 44 du Journal Du Dimanche, Jean-Louis Trintignant, qui interprète le Journal de Jules Renard, mêlé à des textes de Jean-Michel Ribes, au théâtre du Rond-Point. Extraits… « L’homme, ce condamné à mort qui se tue à vivre…. » Et encore celui-ci : « je sais nager… mais juste assez pour me retenir de sauver les autres… Et ça : « J’ai rêvé de vous… C’était délicieux…. Pour vous aussi d’ailleurs ». Ou enfin : « Quand une phrase n’est pas drôle, on croit qu’elle est profonde ». Et celle-ci : « J’entends bailler les huîtres ». A part ça, dit Trintignant : « Le passé m’ennuie, l’avenir m’intéresse peu. Les intellectuels m’emmerdent. Bref… j’ai une réputation de vieillard grincheux ». Témoins de ce dimanche des Rameaux. Monseigneur Barbarin, cardinal, archevêque de Lyon, dans LE PARISIEN, il dit et il répète sur l’euthanasie : « personne n’a le droit de donner la mort » Et dans le même quotidien, sur les événements de Lhassa et la brutalité des Chinois, deux voix : celle de Jean-Luc Rougé, président de la Fédération Française de Judo, et celle de Jacques Lang à propos du boycott des jeux olympiques : Jean-Luc Rougé dit : oui, il faut y aller. Rappelez-vous, les jeux olympiques de Moscou ont contribué à la chute du mur ». Oui ? Mais les jeux olympiques de 36, avec Hitler, et les sportifs contraints de lever la main ? Et Jacques Lang : « Non, il ne faut pas y aller. Pour le boycott des jeux olympiques à Pékin, cette lâcheté internationale est inacceptable ». Je vous laisse juges.

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