Bonjour à tous… Cinq jours… et déjà dans la presse régionale l’envie de parler d’autre chose que du tremblement de terre à Haïti… Découragement devant l’ampleur de la catastrophe ? Pauvreté des mots, face à la brutalité des photos ou impatience devant l’absence de coordination des secours ? Tout cela doit peser si lourd, qu’un certain nombre de rédacteurs choisissent ce dimanche de mettre la vie qui va, aux premières pages et de renvoyer en page intérieure les images de mort et de douleur. OUEST-FRANCE, conscient me semble-t-il de la difficulté de tout dire, sans désespérer ses lecteurs, souligne en manchette que « c’est maintenant une question d’heures pour les survivants ». Et sous ce titre, le Grand Journal de l’Ouest, publie la photographie d’un secouriste de la Croix Rouge, tenant dans ses bras un bébé arraché aux décombres et soigneusement enveloppé dans un linge immaculé. L’image pourrait faire le tour du monde, tant l’échange du regard entre l’homme et l’enfant est attendrissant. En revanche, NICE MATIN, le DAUPHINE Dimanche, le PROGRES de Lyon, le BERRY REPUBLICAIN, le MIDI-LIBRE, la MONTAGNE de Clermont-Ferrand et bien d’autres préfèrent mettre l’accent sur le sport ou la neige, bienvenue sur les massifs vosgiens et alpins… On peut comprendre ces références au bonheur qui demeure pour nos concitoyens et il ne s’agit pas non plus de jeter la pierre au REPUBLICAIN LORRAIN qui se félicite de la diversification des sports d’hiver, sur les crêtes vosgiennes où la neige est tombée en abondance. On n’n voudra pas davantage au BERRY REPUBLICAIN qui oublie aujourd’hui Port-au-Prince pour crier : « Au secours, l’église romane de Nohant est en péril ! ». Nohant, c’est là que George Sand écrivait la Petite Fadette et François le Champi et militait aussi contre Louis-Philippe, le roi bourgeois. SOS pour l’église du village, s’écrie le quotidien du Berry en soulignant que c’est le monument le plus photographié de la région, après la cathédrale de Bourges qui se dégrade et a besoin d’argent. Besoin d’argent ici, pour sauver le patrimoine et besoin d’eau là-bas, pour que ne meurent pas les survivants d’un séisme qui a fait entre 50.000 et 100.000 morts. « Plusieurs centaines de milliers de Haïtiens ont besoin d’eau potable et la pénurie menace », titre le POPULAIRE du CENTRE, en expliquant que les canalisations de Port-au-Prince ont été endommagées. Seulement voilà, selon les reporters de ce quotidien de la Haute-Vienne, les chauffeurs de camions-citernes qui approvisionnent certains quartiers de la capitale ne peuvent ou ne veulent plus livrer, par crainte des agressions. Le photographe Bernard Bisson a réalisé pour le JOURNAL du DIMANCHE, une photo d’autant plus éloquente pour nous qui disposons d’une eau pure à volonté. Son cliché couvre toute la première page du JOURNAL du DIMANCHE, et on ne peut pas, ne pas s’y arrêter. Un camion. Sur le toit du véhicule bariolé, quelques hommes qui jettent à la foule des survivants altérés des nourrices en plastique, emplies d’eau. Sur la photo de Bernard Bisson, pas un visage, mais des bras tendus, dans une muette imploration. Boire ! C’était hier, à Port-au-Prince, les membres d’une Eglise évangélique ont distribué des sachets d’eau à la population qui manque de vivre. Tel est le sous-titre. Quant à la manchette du JOURNAL du DIMANCHE, c’est en trois mots qu’elle dit : « A Haïti, la colère gronde ! ». L’explication est en page intérieure. La voici résumée : « Malgré une solidarité mondiale sans précédent, la révolte de la population haïtienne monte face à la lenteur des secours. Premières émeutes hier. Récit de nos reporters ». Et maintenant, je voudrais vous inviter à deux lectures complètes de colères exprimées par deux Haïtiens, témoins et écrivains reconnus, non seulement dans leur pays mais ici. Le premier est Dany Laferrière, prix Médicis 2009 pour son roman : « L’Enigme du retour », édité chez Grasset. Le MONDE daté dimanche-lundi, publie son témoignage et l’annonce en première page sur cinq colonnes à la une. Le second cri de colère, est celui de Lyonel Trouillot, écrivain et poète haïtien, prix Wepler 2009 pour son livre : « Yanvalou pour Charlie », aux éditions Actes Sud. Trouillot a adressé hier par e-mail au JOURNAL du DIMANCHE son témoignage sur la pagaille qui règne à Haïti, quatre jours après le séisme. Extrait du témoignage du poète survivant et indigné : « Les vivants comptent leurs morts. Et on commence à tirer, la nuit, face aux tentatives de vol qui se multiplient. La police réagit par l’action la plus facile : le coup de feu. Mais comment sauver les emmurés ? Qui appeler ? Où aller ? Comment obtenir des soins ». Et Lyonel Trouillot d’ajouter : « Préval, Souke Bounda. Préval secoue-toi le cul ! Parce qu’on ne sent pas la présence de l’Etat. Nombreux sont les survivants bien portants qui voudraient aider, mais personne ne leur dit quoi faire. L’aide arrive, mais qui coordonne quoi ? On en a marre que les médias rappellent qu’Haïti est le pays le plus pauvre de l’Amérique. On en a marre que ce tremblement de terre soit une nouvelle occasion de sortir les clichés, de dessiner les mêmes caricatures. Mais on est surtout agacé de la disparition de l’Etat. Le tremblement de terre n’a pas tué l’Etat. On leur demande, foutre, de diriger ! ». Foutre ! Lors de la Révolution française, c’est avec ce mot-là toutes les trois phrases que le Père Duchesne exprimait sa colère. Dans le MONDE, daté dimanche-lundi, Davy Laferrière enrage lui aussi contre ceux qui parlent de malédiction pour Haïti. Extrait : « C’est un mot insultant qui sous-entend qu’Haïti a fait quelque chose de mal et qu’il le paye. C’est un mot qui ne veut rien dire scientifiquement. On a subi des cyclones, pour des raisons précises, il n’y a pas eu de tremblement de terre d’une telle magnitude depuis deux cents ans. Si c’était une malédiction, alors il faudrait dire aussi que la Californie ou le Japon sont maudits. Passe encore que des télévangélistes américains prétendent que les Haïtiens ont passé un pacte avec le diable, mais pas les médias. Ils feraient mieux de parler de cette énergie incroyable que j’ai vue, de ces hommes et de ces femmes qui, avec courage et dignité, s’entraident. Bien que la ville soit en partie détruite et que l’Etat soit décapité, les gens restent, travaillent et vivent. Alors de grâce, cessez d’employer le terme de malédiction, Haïti n’a rien fait, ne paye rien, c’est une catastrophe qui pourrait arriver n’importe où. Il y a une autre expression qu’il faudrait cesser d’employer à tort et à travers, c’est celle de pillage. Quand les gens au péril de leur vie, vont dans les décombres chercher de quoi boire et se nourrir avant que des grues ne viennent tout raser, cela ne s’apparente pas à du pillage mais à de la survie. Il y a aura sans doute du pillage plus tard, car toute ville de deux millions d’habitants possède son quota de bandits, mais jusqu’ici ce que j’ai vu ce ne sont que des gens qui font ce qu’ils peuvent pour survivre ».

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