Bonjour à tous… La justice en France est lente. Mais elle passe. Et elle est passée pour Paul Touvier le milicien que protégeait pourtant l’Eglise, Georges Pompidou à l’Elysée et Gabriel Marcel l’académicien. Elle est passée aussi, pour Maurice Papon, grand commis de l’Etat sous trois Républiques, et mort hier, à 96 ans dans le lit d’une clinique de Seine et Marne où l’on venait de l’opérer, pour insuffisance cardiaque. Papon, comme le rappelle en gros titre, ce matin la plupart des quotidiens, n’a pas échappé à ses juges. Il a été condamné en 1998, à dix ans de prison par la Cour d’Assises de la Gironde, pour complicité de crimes contre l’humanité. Certes, comme la presse le souligne également aujourd’hui, l’ancien secrétaire général de la préfecture de Bordeaux ne sera resté que trois années en détention, avant d’être libéré pour raisons de santé, au bénéfice de la loi Kouchner, qui tient compte, vous le savez, du droit des prisonniers malades, à mourir eux aussi dans la dignité. Papon aura bénéficié de cette générosité, grand bien lui fasse, puisque son corps, indique ce matin vos quotidiens a été emporté hier soir, pour une destination secrète. Alors que le nom des 1690 juifs, hommes, femmes, enfants dont il a organisé la déportation entre l’été 42 et l’été 44, figurent sur le mur de pierre du Mémorial de la rue Geoffroy Lasnier à Paris… Et qu’ils sont prononcés et répétés jour et nuit au Mémorial de Yad Vachem, comme j’ai pu le vérifier avec 580 pèlerins chrétiens accompagnant jeudi dernier l’archevêque de Paris, à Jérusalem. Sur le livre d’or du mémorial de Yad Vachem, Monseigneur André XXIII a écrit que l’oubli des victimes est un crime renouvelé, une peine qui s’ajoute à la peine. Et c’est pour cela que des voix s’élèvent récitant inlassablement les noms de Nelly et Rachel Stopnicki, d’Ida et de Jacques Junger, de Jeannette, Maurice, Simon et Léon Griff malheureux enfants déportés, à 9 ans, 7 ans, 2 ans, sur ordre, oui sur ordre de Maurice Papon, fonctionnaire de Vichy, qui les avait couchés sur sa liste. Sa liste qui n’était pas la liste de Schiller. Bordeaux, Drancy, Auschwitz, tel fut en effet, le chemin de croix de ceux-là et de leurs parents qui comme des millions d’autres, n’avaient commis qu’un crime : celui d’être nés juifs, comme l’écrira Frossard, le cavalier seul du Figaro. Certes, Papon, « l’homme gris », comme l’appelle ce matin mon confrère Yves Harté, du journal Sud-Ouest de Bordeaux, Papon ne s’en est tiré, que parce que la France de la libération, et du général de Gaulle flamboyant avait voulu oublié, la complicité de Vichy, dans le génocide nazi. Papon, responsable à 32 ans du bureau des affaires juives, oui il y avait des affaires juives, un bureau des affaires juives, à la préfecture collaborationniste de Bordeaux, Papon n’aura fait que signer de son paraphe et de ses tampons que des listes de juifs à déporter. En ce sens, comme on le dira au terme de son procès, son crime aura été un crime de bureau. Alain Peyrefitte, devenu son collègue dans les gouvernements de la Vème République me dira, que Papon n’était pas antisémite mais arriviste, et que c’était par ambition qu’il avait signé les listes de la déportation, listes que prudemment le préfet collabo de l’époque, Monsieur Sabatier, lui avait confié la responsabilité. En 81, lors de sa dénonciation par le journaliste Nicolas Brimo du Canard Enchaîné, Papon avait sollicité la grande résistante Marie-Madeleine Fourcade, afin qu’elle organise un Jury d’honneur pour le laver des accusations d’une presse parisienne et bordelaise, qui avait bien travaillé, sur le passé refoulé du ministre de Valery Giscard d’Estaing. Et ce jury d’honneur, composé du Révérend Père Riquet, de Jean-Pierre Bloch, de Charles Verny et de Daniel Meyer, exonéra en partie Maurice Papon, après avoir entendu à leur grande surprise Maurice Sabatier, assumer l’entière responsabilité de la répression antijuive à Bordeaux. La conclusion, de ce jury d’honneur, mérite d’être citée, ce matin, puisque pendant des années, Maurice Papon a fait semblant de vouloir s’y accrocher. Elle dit en effet, que la responsabilité modérément engagée, modérément engagée, de l’ancien secrétaire de la préfecture de la Gironde, avait concouru apparemment à des actes contraires que le jury se fait de l’honneur, choquant ainsi, à juste titre, la sensibilité française. Le 18 janvier 2007, au Panthéon, (c’est pas si vieux), lors de la cérémonie dédiée aux Justes de France, Jacques Chirac se fit beaucoup plus net, dans la condamnation des complices des bourreaux que le jury d’honneur de 81. Souvenez-vous du propos du président de la république contrastant, oui, avec le silence prudent de tous ses prédécesseurs à l’Elysée… « En France même, c’est Jacques Chirac qui parle : en France même, le pays des Lumières et des droits de l’Homme, le pays où tant de grands hommes se sont levés pour l’honneur du capitaine Dreyfus, le pays qui a porté Léon Blum à la tête du gouvernement, en France, un sombre linceul de résignation, de lâcheté, de compromissions recouvre les couleurs de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. Le pouvoir de Vichy se déshonore, édictant de sa propre initiative, dès le 3 octobre 1940, le sinistre statut des Juifs, qui les exclut de presque toutes les fonctions. Les Juifs de France sont d’autant plus stupéfaits, poursuivait Jacques Chirac, que leur pays est celui qui le premier en Europe, dès 1791, leur a accordé les droits des citoyens. Ils aiment leur patrie avec passion. Ils se sont battus pour elle, comme Marc Bloch et comme tant d’autres, en 14 et en 39. Et soudain, devant leurs yeux incrédules, la République abdique, rend les armes à Pétain et à Laval, et cède la place à une clique revancharde et haineuse. » Et Jacques Chirac concluait, en rappelant un agenda que décidément, on n’oubliera pas : « Voilà 65 ans, en France, il y a la honte du premier convoi de déportation, le 27 mars 1942. Il y a l’ordonnance allemande du 7 juin et l’ignominie de l’étoile jaune. Il y a le crime irréparable du Vel d’Hiv’, les 16 et 17 juillet 42. Il y a, du 26 au 28 août, la rafle de milliers de juifs étrangers en zone libre. » Alors, reste bien sûr, pour bien situer les choses, face à ce que Albert Camus appelait en 44, dans Combat, la face ensanglantée de l’Histoire, reste à comparer évidemment le crime de Papon, avec celui de ses commanditaires. Disons, que Papon, le Préfet de Police de Charles de Gaulle le ministre du budget de Raymond Barre, l’ancien grand commis de l’Etat, du Front populaire, le rad-soc, du gouvernement Laval de 35, et le sous-préfet de Vichy, n’aura été qu’un petit poisson… face à Eichmann, face à Barbie le boucher de Lyon, et face aux chefs nazis de la conférence de la Wanksee. C’était le 20 janvier 42, que ceux-là programmèrent, leur solution finale… Entendez la destruction industrielle, planifiée de onze millions de juifs européens… Je dis bien onze millions. La libération, et le sacrifice de tant de Russes, de tant d’anglais, de tant de canadiens, de tant d’américains, et de tant de Français aussi, ne leur laissèrent pas le temps d’aller jusque-là. Papon, petit poisson du crime, a rendu l’âme à son tour… Il avait privé de destin 1690 juifs du Sud-Ouest, hommes, femmes, enfants… Sans un remord, sans un regret et sans jamais demander aux familles des victimes de le lui pardonner. Pire que cela… dans la Vème République, il remettra, comme préfet de police, le couvert, le 17 octobre 61, en conduisant les rafles d’Algériens, et en faisant jeter 200, 300 d’entre eux, dans la Seine… Il aura poursuivi plus tard aussi, peu de temps après, avec la répression d’une manifestation anti-OAS… et la mort par étouffement, dans le métro de neuf jeunes communistes. C’était la guerre, dira-t-on pour Vichy, c’était les évènements d’Algérie, dira-t-on pour les algériens, et les communistes… La guerre a bon dos… Elle a tellement bon dos que ce matin, les réactions, je vais en détacher quelques-unes, des journaux au fond disent toutes la même chose… Arno Klarsfeld dans Le Parisien, vous lirez « la mort de Maurice Papon dit-il, est anecdotique, sauf pour sa famille. Ce qui a compté pour nous, c’est la condamnation à dix ans de prison par la cour d’assises de Bordeaux de Maurice Papon. Et Maître Gérard Boulanger, l’avocat qui a œuvré, avocat des parties civiles en 81, à Bordeaux. Il dit aujourd’hui : « On a le sentiment d’une vraie fierté d’avoir mené le combat contre Maurice Paon. Lui n’a jamais compris, jamais admis ce qu’il avait fait. Et Marie-George Buffet : « La mort de Maurice Papon dit-elle, ne tourne pas la page de ses crimes, c’est aux victimes que je pense. Il aura fallu plus de soixante ans pour qu’il réponde de l’envoi de milliers de juifs dans les camps de la mort. Si tardivement condamné, il aura eu jusqu’à sa mort un traitement de faveur. » Et je terminerai avec Michel Zaoui, avocat de plusieurs associations au procès de Bordeaux et puis Michel Slitinsky, 82 ans, à l’origine du procès Papon où il fut le porte-parole des parties civiles. Voilà ce qu’il dit. C’est dans le journal d’aujourd’hui « A ce moment précis je pense surtout aux victimes. Longtemps Maurice Papon a voulu s’exonérer de ses responsabilités. Pendant 35 ans, les autorités avaient fait valoir que c’étaient les Allemands qui avaient toute la responsabilité du génocide. J’ai démontré que c’était faux et c’était une révolution. Mais qu’on ne me dise pas que les hommes politiques qui avaient porté Maurice Paon à de grandes fonctions auparavant ne connaissaient pas son passé. » Et Maitre Zaoui lui dit ça : « Paon est devenu l’homme symbole de ce qu’a été une partie de l’administration française qui a pourchassé les Juifs jusqu’en janvier-février 1944. Il a été fonctionnaire d’autorité jusqu’au bout, même dans son box d’accusé : hautain, cassant, autoritaire, voulant faire la leçon à tout le monde avec un mépris absolu pour les parties civiles mais en même temps extrêmement respectueux à l’égard du parquet ou du président de la cour d’assises : c’étaient des fonctionnaires comme lui, ils étaient du même monde. » Fin de citation.

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