Bonjour à tous. Le printemps 2010 a deux visages. Deux visages qu’on retrouve ce week-end, dans PARIS-MATCH, le MONDE Magazine et le COURRIER de l’OUEST. Deux visages qui témoignent du bonheur d’aimer et de vivre, malgré un je-ne-sais-quoi d’indéfinissable dans le regard des photographies publiées.. Ce je-ne-sais-quoi qu’évoquait à sa façon Louis Aragon dans son dernier poème du « Roman Inachevé ». « Qui parle de bonheur a souvent les yeux tristes, N’est-ce pas un sanglot de la déconvenue, Une corde brisée aux doigts du guitariste ? Et pourtant, je vous dis que le bonheur existe Ailleurs que dans le rêve, ailleurs que dans les nues, Terre, terre, voici ses rades inconnues ». Jean Ferrat a mis le poème en musique. Il l’a coupé, reconstruit, sans qu’Aragon le lui reproche, pour ne conserver que la chanson d’amour à Elsa Triolet. « Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre Que serais-je sans toi qu’un cœur au bois dormant Que cette heure arrêtée au cadran de ma montre Que serais-je sans toi que ce balbutiement ? » Suivent quatre vers, qui sont l’ode au printemps, à tous les printemps. « J’ai tout appris de toi, pour ce qui me concerne, Qu’il fait jour à midi, qu’un ciel peut être bleu Que le bonheur n’est pas un quinquet de taverne Tu m’as pris par la main dans cet enfer moderne Où l’homme ne sait plus ce que c’est d’être deux ». Et Ferrat de clore la chanson sur la question avec laquelle nous commencions : « Qui parle de bonheur a souvent les yeux tristes, N’est-ce pas un sanglot de la déconvenue ? ». Regardez-bien à la première page du MONDE Magazine aujourd’hui, le portrait en noir et blanc de Simone Weil, reçue avant-hier sous la Coupole de l’Académie française. Regardez-bien aussi la photo de Jean Ferrat en couverture de PARIS-MATCH, bleue comme ses montagnes de l’Ardèche et bleue comme son blouson Lewis. Pour l’une et l’autre, ce sont des images souriantes de bonheurs retrouvés, qui ne cachent pas tout à fait les pires malheurs du siècle dernier, qu’ils ont l’un et l’autre enduré. « Ils étaient vingt et cent, ils étaient des milliers Nus et maigres tremblants, dans ces wagons plombés… » Simone Veil avait seize ans, le père du petit Jean Tenenbaum un peu plus… Mais voici que cette semaine, la mort du chanteur-compositeur, et l’immortalité de la rescapée d’Auschwitz-Birkenau, les rapprochent pour transcender l’actualité. Quelques éditorialistes l’ont si bien compris, qu’ils ont délaissé les petites histoires banales qui nourrissent souvent pour 24 heures un journal, afin de s’arrêter à la grande dame et au grand monsieur qui nous ont donné tant à penser cette semaine. « Une grande dame, un grand monsieur », c’est le titre choisi par mon confrère Yves Durand, du COURRIER de l’OUEST, pour saluer ce qu’il appelle le parcours exceptionnel de Simone Veil, l’ancienne magistrate dont la vocation première n’était pas la politique, mais qui (ajoute-t-il) deviendra vite, l’une des personnalités les plus respectées du pays. Oui, conclut-il, avant d’inviter ses lecteurs à voir le film « la Rafle » sur grand écran au cinéma. Oui, c’est une grande dame que Simone Veil, qui conserve sur le bras le numéro matricule que les nazis imprimèrent, lors de ces grandes nuits funèbres évoquées par Malraux. Et c’est un grand monsieur que notre Jean Ferrat, qui immortalisa la mémoire de son père et de ses compagnons de malheur, dans les notes et les mots de la chanson « Nuit et Brouillard ». Mais l’éditorialiste du COURRIER de l’OUEST ne s’arrête pas à ce passé revisité, quand il écrit ceci in fine… « A l’égard des six millions de juifs éliminés par les nazis, la communauté humaine a contracté une dette morale. La création d’Israël en 1948 en a constitué l’une des exigences. Mais ne confondons pas, en parlant d’Israël, la Nation et son gouvernement. Aujourd’hui en jouant les boutefeux, en ajoutant les provocations à l’humiliation, les dirigeants de Jérusalem ne rendent pas service à la mémoire ». Voyez aussi dans le MONDE Magazine, les témoignages de Serge Klarsfeld, de Jacques Delors, de Valéry Giscard d’Estaing, sur le parcours de Simone Veil. « Elle fait sans doute partie, dit Klarsfeld de ceux qui ont puisé dans la Shoah une incroyable énergie ». Valéry Giscard d’Estaing ajoute à cela un commentaire sur la carrière ministérielle de Madame Veil. « L’image de dignité et de courage qu’elle donnait a contribué à l’acceptation de l’IVG ». Jacques Delors en dit un peu plus, quand il rappelle « que pendant sa présidence du Parlement européen, Simone Veil a fait preuve d’un discernement rare ». Tout ceci est corrigé à la page suivante du MONDE Magazine, s’y expriment les enfants du couple Veil, en particulier Jean et Pierre François ses fils, qui évoquent une maman débordant d’activité, mais qui s’empressent d’ajouter : attention, notre mère n’est pas une statue. Dans la VOIX du NORD, l’académicien historien Alain Decaux qui fut si longtemps une grande voix de France Inter tient à souligner néanmoins, que Simone Veil n’est pas une femme politique… Elle est beaucoup plus que cela. C’est ce que sous la Coupole, en l’accueillant avant-hier, Jean d’Ormesson a démontré si magnifiquement et si simplement. Je ne sais si vous avez lu le texte de l’admirateur inconditionnel de Châteaubriand. De longs extraits ont été publiés dans le FIGARO d’hier vendredi. Mon Kiosquier m’a dit que le journal s’était arraché. Et j’ai tendance à croire, que c’est pour Jean d’Ormesson et pas pour le dernier tour de chauffe de l’UMP aux Régionales. C’est pourquoi, je concluerai sur un extrait de ce texte, magnifique, pour une femme magnifique, histoire d’arrêter un instant le temps de l’histoire et peut-être un éditeur à en faire une plaquette… et Carolis… un DVD ! « Une des chefs du camp, une Lagerälteste, était une ancienne prostituée du nom de Stenia, particulièrement dure avec les déportés. Mystère des êtres. Sans rien exiger en échange, Stenia vous sauve deux fois de la mort, votre mère, Milou et vous : une première fois à Birkenau en vous envoyant dans un petit commando, une seconde fois à Bergen-Belsen en vous affectant à la cuisine. A la libération des camps, elle sera pendue par les Anglais. Nous sommes en janvier 1945. L’avance des troupes soviétiques fait que votre groupe est envoyé à Dora, commando de Buchenwald. Le voyage est effroyable : le froid et le manque de nourriture tuent beaucoup d’entre vous. Vous ne restez que deux jours à Dora. On vous expédie à Bergen-Belsen. Votre mère, épuisée, y meurt du typhus le 13 mars. Un mois plus tard, les troupes anglaises entrent à Bergen-Belsen et vous libèrent. En m’adressant à vous, Madame, en cette circonstance un peu solennelle, je pense avec émotion à tous ceux et à toutes celles qui ont connu l’horreur des camps de concentration et d’extermination. Leur souvenir à tous entre ici avec vous. Beaucoup ont péri comme votre père et votre mère. Ceux qui ont survécu ont éprouvé des souffrances que je me sens à peine le droit d’évoquer. La déportation n’est pas seulement une épreuve physique ; c’est la plus cruelle des épreuves morales. Revivre après être passé par le royaume de l’abjection est presque au-dessus des forces humaines ».

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