C'était il y a 50 ans, dans le parc ombragé d'un bel hôtel particulier de la ville de Neuilly-sur-Seine : le 21 avril 1967 eût lieu le tout dernier duel d'honneur disputé en France

Chemise blanche, col ouvert et manches retroussées, deux hommes, une épée à la main, se jaugent et se jugent puis, sur un signe de l'arbitre, ils commencent à croiser le fer. C'est Francis Gouge qui décrit la scène dans M, LE MAGAZINE DU MONDE : trois assauts, deux estafilades pour un combat de quatre minutes, qui prend fin à la première goutte de sang, quand l'un des combattants parvient à blesser l'autre au bras. Le blessé s'appelle René Ribière. Il est député gaulliste du Val d'Oise.

Quant au vainqueur, il s'agit de Gaston Defferre, député-maire de Marseille. La veille, à l'Assemblée, ce-dernier, furieux de se faire sans cesse interrompre, avait lancé à son collègue « Taisez-vous, abruti ! » Oui, vous avez bien entendu : il l'avait traité d'abruti ! Et Ribière, offensé, avait exigé des excuses – ce que, bien sûr, le fougueux Marseillais refusa. C'est donc pour régler ce différend que tous les deux convinrent d'un duel – un duel que ne parvint pas à faire annuler le général lui-même.

Par la suite, Defferre se vantera souvent d'avoir plusieurs fois visé l'entrejambe de son adversaire – celui-ci devait se marier le lendemain, et il espérait bien lui gâcher sa nuit de noce. Attaque sous la ceinture, au sens propre du terme. Cela dit, à l'époque, la presse parla surtout d'une vaste mascarade. Mais ce fut donc la toute dernière du genre. En France, dorénavant, les hommes politiques ne se battent plus à l'épée : c’est plutôt à coups de mots qu’ils s’affrontent.

Beaucoup de mots, « trop de mots », estime l’écrivain Marc Dugain dans le supplément week-end des ECHOS

Trop de mots lancés dans cette campagne présidentielle. Certes, personne n’a traité quiconque d’abruti, mais sans doute a-t-on finalement entendu pire encore. « Jusqu’à dimanche à 20 heures, tous les candidats vont se taire et cela va faire du bien. Trop de mots, ça m’a rincé cette campagne », écrit le romancier.

Une campagne pour le premier tour qui a donc maintenant pris fin. Au grand soulagement également d’une catégorie de Parisiens qu’a rencontrés Matthieu Depriek pour le magazine M : il a rencontré celles et ceux qui vivent à côté des QG des candidats. Des voisins un peu épuisés par la foule qui, depuis plusieurs mois, a donc investi leur quartier. Non seulement, il y a les équipes et les militants, mais il y a en prime les journalistes – les radios, les télés – des dizaines voire davantage de personnes faisant le pied de grue devant les bâtiments.

A partir de demain, ceux qui habitent près des QG des candidats qui ne seront pas sélectionnés pour le second tour vont retrouver leur tranquillité, et ils s’en réjouissent déjà. Les seuls qui disent leurs regrets sont finalement les commerçants – et en premier lieu les cafetiers, dont certains ont bien profité, pendant quelques semaines, de cette éphémère clientèle.

Depuis minuit, nous sommes entrés en période de « trêve électorale »

Plus possible, pour nous, de parler des programmes ni même des dernières interventions des candidats. Problème : c’est l’essentiel de ce qu’on peut lire dans les journaux. Dès lors, nous allons donc procéder par ellipse.

Sachez que LIBERATION met à sa Une deux visages – un homme et une femme, et ce titre : « Tout sauf eux ». A vous de trouver qui se cache derrière ce « eux ». De son côté, LE FIGARO nous montre sept fois le visage de l’homme précédemment cité – mais cette fois pour nous dire que c’est lui « le plus crédible ».

Pour sa part, AUJOURD’HUI LE PARISIEN propose un supplément de 16 pages dans lequel des lecteurs expliquent ce qu’ils attendent du futur président. Quant au journal LA CROIX, il a interrogé dix responsables associatifs pour savoir quelle serait leur priorité s’ils accédaient à la tête de l’Etat. « Si j’étais président », c’est le titre à la Une. Et c’est le même titre qu’on retrouve dans L’ECO, l’hebdo pour les ados – et là, ce sont donc des ados qui expliquent les mesures-phares qu’ils mettraient en place s’ils étaient à l’Elysée.

Là où tous les journaux se rejoignent, c’est dans l’analyse des semaines écoulées

« Une invraisemblable campagne avec un suspens absolu », note ainsi LE FIGARO, tandis que LE PARISIEN évoque « une folle campagne achevée par le terrorisme ». « Le terrorisme trouble la fin de campagne », confirme MIDI LIBRE. "Le terrorisme plombe le premier tour », abonde LA NOUVELLE REPUBLIQUE. « Jours sombres avant le jour J », résume à sa Une SUD OUEST, le reste de la presse régionale parlant d’un « scrutin sous tension », d’une « présidentielle sous haute sécurité » ou de « bureaux de vote sous haute surveillance ».

Une surveillance maximale après, donc, l’attentat perpétré jeudi soir sur les Champs-Elysées

Portrait de l’assaillant dans quasiment tous les journaux – un Français de 39 ans qui faisait l’objet, depuis mars, d’une enquête antiterroriste. Un itinéraire de petit délinquant obsédé depuis des années par sa haine anti-flics, et un homme dont les liens avec les djihadistes du groupe Etat Islamique restent pour l’heure assez ténus, malgré la rapide revendication de l’organisation terroriste.

Bien plus touchants sont évidemment les portraits du jeune policier abattu. Il s’appelait Xavier Jugelé, il allait avoir 38 ans et devait rejoindre prochainement le service des relations internationales de la police judiciaire. Il venait d’ailleurs de faire son pot de départ. Volontaire, engagé et serviable, il faisait l’unanimité. « Né à Bourges, il était pacsé et n’avait pas d’enfant. Il était adhérent à Flag ! – l’association des policiers lesbiennes, gays, bi et trans », précise Angélique Négroni dans les colonnes du FIGARO. Sa hiérarchie avait loué son courage pour avoir évacué un immeuble de Boulogne-Billancourt le 20 janvier dernier, après qu’une violente explosion en avait soufflé deux étages.

Ses amis racontent qu’il était fan de théâtre, de cinéma et de chansons. « Il adorait Mylène Farmer, Kylie Minogue et Madonna et a vu au moins dix concerts de Zazie, il rêvait de la rencontrer. » Le soir des attentats du 13 novembre 2015, le policier avait été envoyé aux abords du Bataclan, afin de sécuriser la zone. Et pour la réouverture de la salle, un an plus tard, le 12 novembre dernier, Xavier Jugelé était venu au concert de Sting. A la presse, il avait confié : « Je suis content que le Bataclan rouvre. C’est symbolique. Ce concert est pour célébrer la vie. C’est pour dire non au terrorisme. »

Cet attentat aura-t-il une influence sur le vote ?

Les journaux s’interrogent, mais ne répondent pas vraiment. Tout juste proposent-ils une sorte d’appel. En l’occurrence, un appel au vote. C’est ce qu’écrit Laurent Joffrin dans LIBERATION : « La France doit montrer que le processus électoral n’est en rien freiné par ces attaques insensés. Celui qui s’abstient se dérobe ainsi à la lutte politique contre l’islamisme. Voter, c’est se battre. », assure-t-il. Point de vue similaire sous la plume de Donat Vidal Revel dans LE PARISIEN : « C’est à nous, citoyens, de trancher maintenant. Et de le faire par ce qui paraît être la chose la plus inoffensive qui soit face aux balles, et la plus volatile face au souffle démagogique des petits tyrans : un morceau de papier prenant la forme d’un bulletin de vote. »

Dans le journal, vous lirez aussi que si jamais vous habitez la capitale et que vous entendez des cris, rassurez-vous, ce ne sont pas des hallucinations

Venue principalement d’Europe de l’Ouest, les mouettes, qui sont des oiseaux migrateurs, font en ce moment escale à Paris. « A chaque fois que je l’ai entends, j’ai l’impression d’être en Bretagne, ça me donne envie de crêpes et de cidre ! », plaisante Suzanne, jeune parisienne. « Profitons des mouettes à Paris », titre le quotidien, précisant que leur nombre a baissé de près d’un tiers en une décennie.

Enfin, si vous avez envie de sourire, rendez-vous à la page 24 de LIBERATION, avec une interview de l’acteur-humoriste Jackie Berroyer, qui publie chez LE DILLETANTE une anthologie de ses chroniques : « Parlons peu, parlons de moi » - c’est le titre du livre, dans lequel il évoque notamment la musique, et c’est précisément sur son rapport à la musique que l’interroge le journal :

  • Quel est le premier disque que vous avez acheté adolescent ?

Réponse de Berroyer : « Un disque de frein pour ma mobylette. »

  • Quel disque emmèneriez-vous sur une île déserte ?

Réponse de Berroyer : « Celui de ma hernie, que l’on a remplacé par un vieux disque de frein de ma mobylette. »

  • Et avez-vous besoin de musique pour travailler ?

Réponse de Berroyer : « J’écoute beaucoup de musique en écrivant. Et ça me déconcentre. Ceci explique la médiocrité de mes livres. Mais j’aime par ailleurs beaucoup lire quand j’assiste à un concert. »

  • Précisément, quel est votre plus beau souvenir de concert ?

Réponse de Berroyer : « Un concert de louanges à mon égard. Je me disais : quelle lucidité et quel goût exquis ont ces gens. Comme quoi, poursuit-il, il ne faut surtout pas désespérer de tout. »

Donc ne désespérons pas – et ne traitons personne d’abruti – avant de connaître, demain soir à 20 heures, les noms des deux participants du duel politique final !

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