Une semaine après, un pays toujours sidéré. Et vous, sinon, ça va ?

C'est une question qu'on pose dès que l'on croise quelqu'un, mais sans vraiment se préoccuper de la réponse. « Bonjour, ça va ? » , dit-on à la longueur de journée. Le matin quand on arrive sur son lieu de travail. Aux collègues : « Bonjour, ça va ? » Mais souvent, on ne s'arrête pas, ça s’arrête là. Dans la rue, une connaissance : « Bonjour, ça va ? » Et le soir, si jamais on reçoit des voisins à dîner, le « ça va » remplace même le « salut » ou le « bonsoir » . Et lorsque je dis que l'on se préoccupe assez peu de la réponse, c'est qu'il va de soi que la réponse, c'est « ça va » , tout simplement. Au travail, dans la rue, comme avec ses voisins, l'usage est de dire « ça va » …Mais depuis une semaine, depuis les attentats qui ont frappé Paris, quelque-chose a changé en France. D'ailleurs, tout a changé, mais quand on croise quelqu'un et qu'on lui demande « ça va ? » , on attend la réponse. Et l'on est même disposé à entendre que « non, ça ne va pas » ... Cette banale question semble avoir retrouvé du sens, ainsi qu'en témoigne la Une de LIBERATION. Photo d'un rassemblement, hier, en hommage aux victimes, avec cette adresse aux lecteurs : « Et vous, ça va ? »

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Au terme d'une des semaines les plus tragiques de son histoire, le quotidien propose une radioscopie d'un pays ébranlé. « Un pays fragile, mais un pays débout, dans lequel s'expriment tout à la fois la peur et la colère, le deuil et l'espoir. » Ça, c'est donc ce que nous annonce la Une, mais lorsqu'on parcourt le dossier, on se rend compte que c'est avant tout la peur qui domine. Une peur perceptible dans toutes les villes où se sont rendus les reporters du journal.

A Villeneuve-d'Ascq, à Sète, à Marseille et à Lyon, comme dans un village alsacien, les mêmes craintes, les mêmes mots. « J'évite de me retrouver au milieu de la foule. Aujourd'hui, on n'est plus à l'abri nulle part. » Peur d'aller faire ses courses, et peur de prendre les transports en commun. Peur d'avoir peur, aussi, peur de baisser les bras, malgré l'envie de rester serein. « C'est comme si l'on n'arrivait pas à se réveiller d'une mauvaise cuite » , confie un designer lyonnais. Des mots de colère également. Contre un gouvernement qui n'a pas réussi à empêcher les attentats… Des terroristes fichés, mais pas arrêtés... Des mots de colère contre une Europe qui a choisi d'ouvrir ses frontières. « Et toute la racaille est rentrée. La France est devenue une poubelle » , s'enflamme un jeune homme rencontré dans un bar de Wasselonne en Alsace. Lorsqu'on gratte un peu, la xénophobie n'est pas loin. La peur des étrangers.

Et c'est aussi ce que raconte Mélissa Bounoua sur SLATE. Depuis les attentats, la communauté musulmane est agressée partout en France, certains confondant volontairement les djihadistes et tous les croyants en l'islam. « Sale arabe » , « terroriste » , puis des coups de feu devant un vendeur de kebab à Blaye en Gironde… Une mosquée devant laquelle on laisse du jambon et du lard ainsi que cette inscription « La France aux Français » , à Pontarlier dans le Doubs… Des croix rouges dessinées sur la mosquée de Créteil, un « Mort aux musulmans » tagué sur la mairie d'Evreux...

Tout cela alors qu'hier, les responsables musulmans lançaient précisément un appel au respect de tous. « Un appel à la fraternité » , comme le titre LE HAVRE LIBRE. Sachant que « Les Musulmans craignent des amalgames » , souligne LE PETIT BLEU D'AGEN… Des craintes justifiées par les faits... Mais également par les derniers propos tenus par les responsables du Front National. « La famille Le Pen se lâche » , commente ainsi LE PARISIEN. A deux semaines du premier tour des régionales, Jean-Marie Le Pen s'est déclaré hier en faveur du rétablissement de la peine de mort pour les terroristes, « avec décapitation, comme le fait DAECH » … De son côté, sa fille a estimé qu'il était devenu « urgent de rapatrier les migrants » . En clair : expulser les demandeurs d'asile. Quant à sa petite-fille, Marion Maréchal-Le Pen, elle a assuré, dans les colonnes du quotidien d'extrême-droite PRESENT, que les musulmans « ne peuvent pas avoir exactement le même rang que la religion catholique » . Pas le même ‘rang’, pourquoi ? Parce que, dit-elle, la France est une terre « spirituellement chrétienne » . Pour elle, les musulmans de France seraient donc des citoyens de second rang.

Mais la peur s'explique également par les récents propos de Manuel Valls à l'Assemblée, jeudi. Devant les députés, il a évoqué « le risque d'armes chimiques ou bactériologiques » . D'où ce titre du MONDE : « Le Premier ministre dramatise encore plus sa communication » . Sachant qu'il a ensuite précisé qu'il n'avait pas d'indice particulier d’une telle menace, mais que le groupe Etat Islamique avait, dans le passé, utilisé des armes chimiques. Nous ne serions donc pas à l'abri. N'empêche, chez les socialistes, quelques dents grincent devant le vocabulaire guerrier et angoissant du chef du gouvernement. « Valls ne sait être que dans le registre du Matador » , estime un député, tandis qu'un autre s'inquiète : « Attention à ne pas aller trop loin dans le registre sécuritaire. On nourrit la bête, mais on le sait, la bête à toujours faim. » Quant à la menace d'arme chimique, « elle est réelle, mais elle reste faible » explique un spécialiste du sujet : « menace très faible compte tenu des barrières techniques et logistiques pour détenir ces produits en grande quantité et pour les déplacer sur des milliers de kilomètres. »

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Mais dans le même temps, LE PARISIEN nous signale qu'un vol étrange vient de se dérouler à l'hôpital Necker à Paris. Différents équipements ont disparu cette semaine du local sécurisé où ils étaient entreposés : une dizaine de combinaisons de protection étanches, du type des kits de protection contre le virus Ebola, ainsi qu'une trentaine de paires de bottes en polyéthylène, une matière résistante aux agents chimiques, mais également des gants et des masques antibactériens. Un tel vol « intrigue » dans le contexte actuel, commente le quotidien. Le maire de l'arrondissement estimant même que c'est « forcément inquiétant » . L'hôpital a fait savoir que les conditions de sécurité avaient été renforcées. Vol intrigant, donc, à Necker, mais sinon les cambriolages sont en chute libre depuis huit jours. Et c'est aussi l'une des conséquences étonnantes des attentats.

C'est « l'effet de sidération » , explique-t-on dans un commissariat d'un quartier pourtant difficile de la banlieue parisienne, qui rappelle qu'un même phénomène avait été constaté après les attentats de janvier. Même les délinquants semblent donc perturbés et les cités qu'on dit ‘sensibles’ seraient en ce moment particulièrement calmes. Effet de sidération : l'expression vaut d'ailleurs pour tous, en premier lieu en Ile-de-France. « Toujours en état de choc » , titre à sa Une AUJOURD'HUI-LE PARISIEN. Des grands magasins délaissés à Paris – les habitants n'ont vraiment pas la tête aux courses de Noël… Une fréquentation en baisse aussi dans les musées, les salles de cinéma et les salles de spectacles... Des transports en commun boudés... Les Franciliens se sentent plus en sécurité dans leur véhicule personnel, ou bien dans les taxis et les voitures avec chauffeurs qui, elles, ces derniers jours, ont eu beaucoup plus de clients. Beaucoup de clients également pour les anxiolytiques et pour les somnifères. Certaines pharmacies parisiennes seraient dévalisées...

Dans le journal, vous lirez aussi que certains magasins de jouets ont décidé de supprimer de leurs rayons toutes les armes factices. Excepté les pistolets à eau… Et puis vous lirez que la Nation s'apprête à adopter les orphelins des attentats. C’est un papier d’Aline Gérard. « Il s'appelle Louis, 5 ans. Lui est sorti, par miracle, vivant de l'enfer du Bataclan. Mais pas sa maman, Elsa. Il y a Apolline, 3 ans, dont le papa Cédric, est aussi décédé dans la salle de concert. Mais également Iris, Mila et Tom, Mélissa, Hector, Gary, Melvil… Désormais, tous vont devoir grandir sans l’aide et l’affection de l’un de leur parent. Ils sont les victimes invisibles des attentats du 13 novembre. » Ce jour-là, tous se sont retrouvés brutalement orphelin de père ou de mère. Et tous pourront prétendre à être adoptés par la nation, en demandant à bénéficier de l’aide de l’Etat. « Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour cela » , assure-t-on dans l’entourage du secrétaire d’Etat aux Anciens Combattants. Le statut de ‘pupille de la nation’, autrefois réservé aux enfants dont l’un des parents est tombé au combat, a été élargi, depuis 1986, aux enfants orphelins à la suite d’un attentat terroriste.

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Cette année, ce sont 33 adoptions par la nation qui ont été prononcées. Mais avec 130 décès recensés la semaine dernière, il y en aura certainement beaucoup plus l’an prochain. « Parmi les adoptés de 2015 , précise ma consœur, certains sont des enfants des journalistes de ‘Charlie Hebdo’ ou des victimes de l’Hyper Cacher, porte de Vincennes… Mais certaines familles ont décliné la proposition. Il est vrai que ce statut peut faire un petit peu peur. Pourtant, contrairement à celui de ‘pupille de l’Etat’, il n’enlève aucun droit, c’est même le contraire. Les familles conservent pleinement l’autorité parentale, et l’enfant a droit chaque année à 400 euros d’étrennes, un virement de 1.500 euros pour ses 18 ans, et l’inscription gratuite à l’université. » La nation l’aide aussi à acquérir sa première voiture, et elle se porte garant pour son premier logement. Elle peut aussi l’aider à partir en programme Erasmus et, quand il est encore enfant, sa famille reçoit une aide dans sa vie quotidienne, en fonction du quotient familial. Mais si ce statut provoque aussi des réticences, c’est qu’il peut parfois être pour l’enfant un fardeau à porter moralement. « Inscrit systématiquement en marge de son extrait de naissance, il est la marque indélébile de la tragédie vécue. »

Et puis la tragédie a touché également le Mali hier. Plus d’une vingtaine de morts dans une prise d'otage, à l'hôtel Radisson de Bamako. Elle a duré neuf heures et s'est terminée grâce à l'intervention conjointe des forces maliennes et étrangères, notamment françaises. « Une semaine après Paris, Bamako victime du terrorisme » , titre L'EST ECLAIR. « Les islamistes frappent au Mali » , constate NICE-MATIN. Ce qui donne dans LE TELEGRAMME, « La terreur sans frontière » ...

Mais dès lors, que faire pour chasser la terreur de son esprit ? Que faire, donc, pour chasser la peur ? Il faut « sortir et rire » , nous conseille LA CHARENTE LIBRE, qui invite ses lecteurs à se rendre au festival Fou d’humour de Soyaux. Oui, maintenant, il faut « vivre » , lance à sa Une LA PROVENCE, avec une grande photo de personnes enlacées. C'était opération sourire et ‘câlin gratuits’ hier soir, place de la République hier soir à Paris. « Debout ! » lance pour sa part LA DEPECHE DU MIDI. « Debout face à la barbarie ! » précise pour sa part OUEST FRANCE tandis que PARIS NORMANDIE estime que c'était hier « l'heure du sursaut »… Quant au chroniqueur du FIGARO Bertrand de Saint Vincent, lui propose deux autres idées pour retrouver la légèreté, pour oublier le terrorisme… Tout d’abord lire, ou relire, Hemingway : son « Paris est une fête » qui, ces derniers jours, cartonne en librairie… Ou bien alors se rendre à la salle Gaveau à Paris, où se donne actuellement « La Vie parisienne » d’Offenbach… Et vous, sinon, ça va ?

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