Ce qui compte c'est que ce sont des hommes...

Imaginez la scène : « Les plus grands intellectuels du pays, de droite comme de gauche, unis pour lancer un appel à sauver les migrants menacés de naufrages en Méditerranée, et à les accueillir à bras ouverts en France… Impensable aujourd'hui, et pourtant, cette scène s’est produite » , nous rappelle Pierre Haski sur le site Rue 89.« Oui, écrit-il, notre pays a été exemplaire il y a plus de 35 ans, et il n'a jamais eu à le regretter. C'était en 1979, et la crise de boat peopled'Indochine dominait alors les 20 heures de nos télévisions. Des images de familles entières dans des embarcations de fortune en mer de Chine ; des familles menacées par les pirates, par les requins, par les intempéries... Des Vietnamiens, des Cambodgiens, fuyant le communisme et les persécutions ethniques, rackettés pour pouvoir partir, sans savoir où aller... »

« Et le miracle se produisit » , poursuit le co-fondateur du site d'information : toute l'intelligentsia de l'époque, réunie autour d'une même cause et autour des deux philosophes que, jusque-là, tout opposait, Raymond Aron et Jean-Paul Sartre, qui déclarait : « Personnellement, j’ai pris parti pour des hommes qui n’étaient sans doute pas de ceux qui étaient mes amis au temps où le Vietnam se battait pour la liberté. Mais ça n’a pas d’importance, parce que ce qui compte ici, c’est que ce sont des hommes, des hommes en danger de mort. Et je pense que les Droits de l’Homme impliquent que tout homme doit entrer au secours de ceux qui risquent un danger de mort ou un danger de grand malaise. »

« Ce qui compte, c'est que ce sont des hommes, des hommes en danger de mort » , disait donc Jean-Paul Sartre. Ensuite, il y eût le navire humanitaire, affrété avec l'ONG Médecins sans frontières , un bateau pour porter secours aux boat people en détresse. Puis la France, dirigée alors par Valéry Giscard d'Estaing, accueillit plus de 128.000 réfugiés sur son territoire, 128.000 ressortissants de l'ancienne Indochine.

Alors « Où sont donc les Sartre et les Aron d'aujourd'hui ? », s'interroge Pierre Haski, en soulignant toutefois que le contexte a changé. Oui, il a changé, mais tout de même : 128.000 réfugiés accueillis... « On croit rêver, lance-t-il, quand aujourd'hui, on entend le Conseil Européen évoquer l'accueil de 5.000 Syriens à répartir parmi le demi-milliard d'Européens... »

« Ce qui compte, c'est que ce sont des hommes, des hommes en danger de mort... » Une semaine après le naufrage d'un chalutier en Méditerranée, un naufrage qui a fait au moins 700 morts, la presse, ce matin, juge très insuffisante les mesures annoncées suite au sommet extraordinaire de Bruxelles jeudi. Triplement du budget alloué aux opérations de sauvetage, identification des trafiquants, meilleur contrôle des flux de migrations irrégulières... « Des décisions décevantes, et rien qui ressemble à un sursaut à la mesure du drame humanitaire en cours » , note l'édito du Monde , tandis que Jean Levallois, dans La Presse de la Manche , dénonce « la frilosité européenne, qui tient, dit-il, pour une bonne part, à la crainte que les opinions publiques fassent la confusion entre l'aide humanitaire ponctuelle et l'autorisation définitive d'immigrer dans l'Union Européenne » ... Tout aussi sévère, Dominique Garraud, qui écrit dansLa Charente Libre : « Aujourd'hui, quand un bateau de migrants coule en Méditerranée, c'est l'Europe politique qui fait naufrage avec toutes les valeurs de liberté, d'humanité, et de solidarité qu'elle prétend incarner. »

La solidarité, à la Une de la plupart des hebdos cette semaine.

« Refusons ce crime » , titre ainsi à sa UneL'Humanité , dimanche. Photo terrible d'un noyé. Il flotte sur le ventre, la tête sous l'eau et le tee-shirt remonté jusqu'aux épaules... « Arrêtons le massacre ! » , ajoute le journal dans ses pages intérieures, pages dans lesquelles Jean Ziegler, le vice-président du comité consultatif du conseil des Droits de l'Homme des Nations-Unies - Jean Ziegler, donc, affirme qu'en agissant si peu pour sauver les migrants, « L'Union Européenne commet actuellement un crime contre l'Humanité. »

« La désinvolture de l'Europe est criminelle » , s'emporte également l'écrivain et ancien diplomate Daniel Rondeau, dans les colonnes deLa Vie« La Méditerranée, dit-il, est le berceau de notre civilisation. Or elle est désormais devenue un cimetière... Quand les pêcheurs jettent leurs filets, au large de Malte ou de la Grèce, ils remontent des poissons, mais aussi des cadavres. C'est ahurissant... » Oui, mais alors, que faire ? Réponse de Daniel Rondeau : « Nous devons œuvrer pour le développement du continent africain. »

A la Une de l'Hebdo chrétien : photo, cette fois, d’une grande barque, où s'entassent des hommes, des femmes, des enfants. Trois lettres au-dessus de la photo : « S.O.S » ... Dans l'édito, Jean-Pierre Denis dénonce à la fois un échec et une honte... « Mais, dit-il, nous n'avons pas le choix. Il faut intervenir sur le plan humanitaire, pour des raisons simples et évidentes. Parce que la Méditerranée est notre mer. Et parce que nous sommes des êtres humains... » Comme le sont également ceux qui meurent en mer parce qu'ils ont voulu fuir la misère ou les guerres...

Sachant qu'il y a, bien sûr, ceux qui profitent de ces drames. Lire, dans Le Point , le portrait d'un dénommé Ermis Ghermay, « L'homme qui jettent les migrants à la mer » ... Cet éthiopien de Tripoli est le passeur principal entre la Lybie et l'Italie. Il a 40 ans, et grâce au trafic qu'il organise, il est aujourd'hui richissime... Plusieurs milliers de dollars pour une traversée en cargo, 5.000 euros quand il s'agit d'un Zodiac, parce que c'est normalement plus rapide et plus sûr...

Lire également, dans le Courrier International , ce papier de Focus , un quotidien allemand, qui nous explique « les bonnes affaires du business des migrants » , y compris dans les pays européens, les pays qui accueillent les migrants... Chaque année, rappelle le journal, le trafic d'êtres humains rapporterait 8 milliards d'euros aux filières de passeurs.

« Un crime contre l'humanité » , disait donc Jean Ziegler. Mais un autre crime continue de faire la Une ce matin...

Il s'agit du génocide arménien, dont on a commémoré le centenaire hier. Un million et demi d'Arméniens éliminés par les Turcs Ottomans entre 1915 et 1918... « Cent ans après, la mémoire de ce génocide reste vive » , titre sobrement La Croix. Reportage en Turquie, où des familles redécouvrent leurs racines arméniennes... La Turquie, où une marche s'est déroulée hier. A Istanbul, lieu de la rafle du 24 avril 1915, qui a déclenché le génocide. Une marche « sans heurts » , rapporte Libération, en précisant qu'il y a encore dix ans, une telle manifestation n'aurait pas pu se tenir. Même si la route est encore longue, les choses commencent à bouger dans la société turque. Les autorités turques nient toujours le génocide, mais désormais le mot, qui auparavant était passible de poursuite, le mot « génocide » est utilisé dans les débats télévisés ou à la Une des journaux.

« Ce qui compte, c'est que ce sont des hommes, des hommes en danger de mort » , disait Jean-Paul Sartre...

Et au Rwanda, n'aurions-nous pas pu éviter le massacre? Le Figaro , ce matin, se fait l'écho d'une enquête qui met en cause la présidence Clinton. Dès 1992, le président américain était, semble-t-il, au courant des tueries qui se préparaient. Mais il a tout fait pour ne pas savoir - ne pas savoir qu'il savait... En 1994, le génocide rwandais a fait 800.000 morts.

Quoi d'autre dans la presse?

Plus léger à la Une duParisien : les parents accros aux tests-antidrogues. Selon une récente étude, près d'un Français de 17 ans sur deux a déjà fumé du cannabis. Conséquence : l'utilisation de tests de détection dans le cadre familial se développe rapidement. En l'occurrence, il s'agit de tests urinaires... Mais ceux-ci ne sont pas sans faille. Le quotidien raconte le cas de cet enfant de dix ans, déclaré positif à la MDMA, la molécule de l'ecstasy. En fait, le test réagissait aux molécules d'un sirop antibiotique que prenait le jeune garçon.

A Mexico, on peut maintenant changer officiellement de sexe. Sans expertise médicale, et autant de fois que souhaité... C'est à lire dans Libération . La démarche coûte la bagatelle de 12 euros. Une démarche administrative qui ne nécessite pas de se faire opérer.

La nouvelle patronne de France Télévision cherche encore son numéro 2... C'est à lire dansLe Figaro ... Delphine Ernotte hésite encore. A priori, ce sera une femme – ce sont en tout cas des noms de femmes qui circulent, mais rien n'est encore décidé.

L'interview d'une légende dans L'Equipe Magazine : « Sugar » Ray Leonard... Une légende de la boxe, symbole d'élégance sur le ring. Victime d'abus sexuels quand il était adolescent, et prisonnier de ses addictions à la cocaïne et l'alcool, il raconte comment il s'est relevé de tous les coups.

Enfin, autre légende dans M, Le magazine du Monde . Un magnifique portrait de l'écrivain et cinéaste Claude Lanzmann : « l'homme qui ne voulait pas mourir » , c’est le titre. Son film Shoah a 30 ans... Œuvre fondatrice, magistrale, qui a donc fait de Lanzmann une légende... Le portrait est signé Ariane Chemin, qui signe toujours de magnifiques portraits. Elle nous raconte donc l'homme, Lanzmann… Un homme qui peut être charmant, qui peut être odieux, un homme qui aime la bonne viande, qui aime les honneurs, et qui aime infiniment les femmes. Il fut notamment l'amant de Simone de Beauvoir. Et il fut l'ami de Jean-Paul Sartre. Sartre, donc la voix manque cruellement aujourd’hui quand on pense aux noyés de la mer Méditerranée…

« Ce qui compte, c'est que ce sont des hommes, des hommes en danger de mort. »

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