Bonjour à tous… Les nations n’ont de grands hommes que malgré elles, comme les familles. Elles font tous les efforts pour n’en pas avoir ! Ainsi, le grand homme a besoin, pour exister, de posséder une force d’attaque plus grande que la force de résistance développée par des millions d’individus. » Ce constat qui vaut pour aujourd’hui comme pour hier, est signé Charles Baudelaire et figure dans ses « Journaux intimes. » C’est Philippe Sollers, qui le rapporte ce matin dans sa chronique du « Journal du Dimanche », à propos d’un rêve étrange et pénétrant que l’actualité du mois lui a inspiré. Drôle de rêve, né d’une drôle de campagne et d’une drôle d’époque, qui se rassure en célébrant dignement les 50 ans de l’Europe, et en sanctionnant à l’unanimité du Conseil de Sécurité un Etat-voyou : l’Iran. « Je rêve, écrit Sollers, que je suis convoqué par le gouvernement d’Union au ministère de l’Identité nationale. Je dois répondre à un interrogatoire serré sur mes origines, mes activités, mes connaissances de la langue française, mes opinions, mes goûts, mes lectures préférées. Je dois apporter la preuve que je ne descends pas d’immigrés entrés clandestinement en France et que j’ai toujours soutenu la Nation dans toutes mes évolutions. Le jury qui me reçoit est composé, de droite à gauche, par Le Pen, Sarkozy, Bayrou et Royal. Ca commence par Le Pen qui au vu de mon identité, m’accuse immédiatement de menées antinationales notoires, en agitant devant mes yeux de volumineux extraits de mes écrits. Il exige mon expulsion immédiate du pays, mais Sarkozy l’interrompt, en me demandant courtoisement de me justifier. François Bayrou intervient lui aussi et me demande si je suis catholique. « Assurément », dis-je avec fermeté. Il insiste : « Avez-vous la foi ? » Je saisis la perche : « Aucun problème ». Bayrou me sourit. Avec beaucoup de délicatesse, il propose que mon procès d’expulsion se déroule en ma présence et il me fait même un clin d’œil. C’est au tour de Ségolène Royal. Puis-je lui définir exactement ce qu’est « l’ordre juste » ? Je cafouille un peu et sens que ma réponse ne lui convient qu’à moitié. Nouvelle question : est-ce que je comprends vraiment son expression fétiche, « gagnant-gagnant » ? Je réponds aussi sec que c’est la base du contrat social de l’ordre juste, c’est-à-dire le contraire du perdant-perdant. Et comme un idiot, je ne peux me retenir de faire du mauvais esprit, en disant qu’à force d’entendre « gagnant-gagnant », on finit par trouver ça gnan-gnan. Là, Royal se fâche, et déclare que mon cas n’est plus de son ressort. Elle se lève et déclame des vers de Baudelaire : « Je suis belle, ô mortels Comme un rêve de pierre Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour Est fait pour inspirer au poète un amour Eternel et muet ainsi que la matière. » Et là-dessus, Philippe Sollers, de conclure sa chronique onirique du Journal du Dimanche, en se demandant pourquoi, les candidats à l’Elysée, pressés de citer leurs livres de chevet, s’en tiennent aux classiques : Hugo. Rimbaud. Ou alors des écrivains à la mode : Amélie Nothomb. Christine Augot. Et Stendhal alors ? proteste le chroniqueur avant de rapporter ce que l’auteur de la Chartreuse de Parme, écrivait des privilégiés en 1840 à Rome. « Le privilégié béni par Dieu… qui aura une bague au doigt et la serrera en regardant une femme. Celle-ci deviendra amoureuse de lui, à la passion, comme Héloïse le fut d’Abélard. Si la bague est un peu mouillée de salive, la femme regardée, deviendra seulement une amie tendre et dévouée. Mais si le privilégié regarde une femme et ôte la bague, alors les privilèges cessent et alors surviennent la haine ou la simple bienveillance. Ces miracles ne pourront avoir lieu que quatre fois par an pour l’amour-passion ; huit fois pour l’amitié ; vingt fois pour la haine, cinquante fois pour l’inspiration d’une simple bienveillance. Et Philippe Sollers de soupirer, beaucoup de noms, à commencer par celui de Jeanne d’Arc, aurait été cités n’importe comment par les candidats à l’Elysée. Et jamais, jamais, celui de Stendhal. Comme c’est bizarre. Vous avez dit bizarre, comme c’est bizarre… Jean-Claude Guillebaud dans « Sud-Ouest Dimanche » s’étonne lui aussi, de ce qu’il appelle « le paradoxe présidentiel ». A la télévision écrit-il, les candidats à l’Elysée affrontent des journalistes ou des panels d’électeurs qui leur posent quantité de questions particulières… Que ferez-vous des ostréiculteurs ? Changerez-vous la TVA dans l’hôtellerie ? Comment réglerez-vous le sort des aides-soignantes ? Les candidats sont donc conduits à répondre tous azimuts à ces questions qui ressemblent à des « colles ». On n’accepterait pas qu’ils s’y dérobent. De même les médias épluchent-ils à longueur de pages les programmes afin de les chiffrer à 10 000 euros près. Cette fixation, poursuit Jean-Claude Guillebaud dans Ouest-Dimanche, transforme chaque candidat en un étrange « monsieur Je promets tout », dont on guette le moindre dérapage, la moindre hésitation. Contraint d’avoir réponse à tout, le candidat est métamorphosé en un perroquet incollable. C’est saisissant dans l’émission du lundi sur TF1 qui donne la parole à une centaine d’électeurs chargés de « cuisiner » l’un des candidats. Qu’il s’agisse de Ségolène Royal, de François Bayrou ou de Nicolas Sarkozy, les candidats donnent surtout l’impression de « renvoyer les balles ». On ne leur laisse pas le temps de faire autre chose. Ca ressemble au maillon faible, un jeu de massacre. Une telle dérive, conclut-il, est ahurissante. Parce que cette infinité de réponses particulières, cet empilement de promesses sur mesure, rien de tout cela ne correspond vraiment à la fonction et donc au discours attendu d’un véritable président de la République. La dramaturgie médiatique ajoute encore Guillebaud, conduit les candidats à se comporter en élus municipaux ou, dans le meilleur des cas, en ministre multicartes. Alors que dans la Ve République, le président est là pour fixer le cap, désigner l’avenir, incarner une vision historique. Son « boulot » n’est pas de connaître le prix du ticket de métro ou de secourir les marins-pêcheurs. Fin de citation. Et s’il n’y avait que ça ? Béatrice Houchard dans Le Parisien, s’étonne d’une campagne, sans colleurs d’affiches. Les murs sont nus ou presque, écrit-elle. Est-ce Internet qui a tué les beaux portraits d’antan ? Ceux qui annonçaient fièrement la force tranquille de François Mitterrand, avec clocher d’un petit village bien français ! Et Giscard, avec sa fille Jacinthe. Et Chirac, avec ses grosses montures de lunettes carrées. Et oui, soupire ma consœur du Parisien… Les murs sont nus ou presque. La campagne se passe à la télé, sur le Web, dans les journaux. Du coup, on peine à retenir les slogans. « Ensemble, tout devient possible », dit Sarkozy. « La France de toutes nos forces », répond Bayrou. « Plus juste, la France devient plus forte » affirme Ségolène Royal, qui va changer pour adopter « la France présidente ». Mais l’opinion, qui se passionne pourtant pour l’élection présidentielle, « n’imprime » pas. Seuls quelques mots émergent : le travail, l’ordre (juste), l’éducation, la rupture et puis tout récemment, l’identité nationale. Tout à côté de ces regrets, Le Parisien publie une petite phrase de Nicolas Sarkozy, détachée d’une interview à Philosophie Magazine… Voilà la phrase : « Il y a plus de bonheur, à désirer qu’à posséder ». Voilà qui nous renvoie à la bague des privilégiés de Stendhal ! Jeudi dernier, le Financial Times de Londres était moins poétique, quand il décrivait une campagne « imprévisible », avec une alternative rassurante, selon lui, au couple Sarkozy-Royal qui fait la course en tête… Bayrou ! Bayrou la sécurité, à partir d’un consensus vague. Seulement voilà, concluait le F.T… L’homme ne semble pas avoir de vision. Et la France a besoin d’un coup de balai, pas d’une vieille serpillière. Philippe Val de Charlie-Hebdo, juge pour sa part, qu’il y a quelque chose de réactionnaire dans l’air. Philippe Val, interrogé par Aujourd’hui-Dimanche, se réjouit d’avoir été relaxé par le tribunal correctionnel de Paris, à propos de l’affaire des « Caricatures danoises » que son journal avait eu le courage de reproduire. Mon adversaire dit-il, c’est l’Islam politique, ennemi de toutes les démocraties, pas l’islam religieux, compatible lui, avec la République. Et ceci posé, Philippe Val, interrogé par Dominique de Montvalon, sur la campagne présidentielle, reproche à Sarkozy et à Royal, ce qu’il appelle leur leçon de morale… Alors on lui dit, pour vous, Ségolène Royal c’est mieux que Nicolas Sarkozy ? Pour moi, oui. Tout simplement parce qu’elle ne gouvernerait pas seule et que, pour les gens fragiles, exclus ou dans une situation tangente, ce serait beaucoup plus dur avec Sarkozy. Qui est le meilleur ? demande L’Express en laissant la réponse à l’électeur. Tandis que l’Humanité publie un hors-série magnifique sur les Héros du groupe Manouchian, 21 étrangers et nos frères pourtant, fusillés le 21 février 1944. Magnifique aussi, le Hors-série de Télérama, consacré à la fraternité… Ce moment… écrit Pierre Nora, où les frontières s’effacent entre les classes et les générations et où nous nous sentons tous enfants de la patrie et fils de la nation. Une touche de sentiment pour conclure ? Il y a un scoop dans le Journal du Dimanche, ce scoop : François Pinault… devient le parrain, le parrain milliardaire de Laure Manaudou. Et dans Le Monde en exclusivité, un extrait du livre de Ségolène… « Maintenant », où l’on apprend que François Hollande, et elle, s’aiment. Et elle dit : on n’a pas besoin de se marier pour nous aimer. Question encore dans le Monde-Dimanche : si vous deviez ne garder qu’un seul livre, qu’est-ce que vous choisiriez ? Vous savez ce qu’elle répond ? - Un recueil de poésie. Je choisirai « Les contemplations » de Victor Hugo.

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