Faites entrer les accusés...

Pour commencer, un de musique... (Générique de l'émission.) J'imagine que vous avez reconnu. Il s'agit du générique de « Faites entrer l'accusé », qui entamera dimanche prochain sa seizième saison sur France 2 – seize ans, un âge très honorable pour une émission de télé. Une émission « mille fois copiée, mais qui reste, et de loin, la grande référence en matière de crime disséqué sur petit écran » , nous explique Laure Metzel dans M, LE MAGAZINE DU MONDE.

Retour sur le succès d'un programme qui, à ses débuts, était pourtant très loin de faire l'unanimité, notamment en interne, dans la rédaction de la chaîne. Mais avec sa mécanique ultra-huilée, sa mise en scène ultra-soignée, avec ses présentateurs ultra-bons comédiens et ses sujets ultra-vendeurs – 'La diabolique de Nancy', 'Le tueur de vieilles dames', 'Le dépeceur du canal' – « Faites entrer l'accusé » a rapidement trouvé un très large public et compte de nombreux fans. On sait que Bernadette Chirac, comme Patrick Sébastien, n'en ratent pas un épisode. On sait que Dominique Besnehard, aujourd'hui producteur, puise régulièrement dans les archives de l'émission pour tenter de dégoter des sujets de longs-métrage. Quant à l'acteur Guillaume Canet, qui a joué plusieurs rôle inspirés de faits réels, il dit qu'elle l'a aidé à se familiariser avec les assassins.

Mais c'est, semble-t-il, dans le milieu judiciaire qu'on trouve les spectateurs les plus accros. La plupart des avocats rêvent d'y participer : pour eux, c'est une publicité inespérée. Et puis chez leurs clients, le programme fait un carton. C'est l'heure de gloire pour les détenus dont on dissèque l'affaire. D'ailleurs, à la prison de Moulins-Yseure dans l'Allier, tout un étage est surnommé « l'étage 'Faites entrer l'accuser' » : c'est là que sont incarcérés Guy Georges, Patrice Alègre et d'autres psychopathes qui ont eu les honneurs du regard fou de Christophe Hondelatte et du sourire glaçant de Frédérique Lantiéri.

Cependant, l'émission a également ses détracteurs, qui lui reprochent de porter atteinte à ce qu'on nomme « le droit à l'oubli ». Il est, en effet, des condamnés qui préféreraient se faire oublier. Notamment les violeurs qui, après avoir commis le pire, subissent le pire à leur tour quand ils sont derrière les barreaux. Certains, du coup, lorsqu'ils apprennent que leur histoire sera diffusée le dimanche soir sur France 2, demandent leur mise à l'isolement, voire leur transfèrement dans un autre établissement. Un jour, Christophe Hondelatte a croisé, dans une centrale, un violeur en série dont il avait, dans le détail, relaté les crimes. Et celui-ci lui a lancé : « Vous ne rendez pas compte du mal que vous m'avez fait. »

Dans les journaux, ce matin, on trouve d'ailleurs plusieurs affaires qui pourraient faire l'objet d'un numéro de l'émission. Il y a celle, par exemple, qu'on pourrait appeler 'Les rançonneurs du roi'... C'est donc l'affaire de ces deux journalistes français, Eric Laurent et Catherine Graciet, mis en examen hier pour 'chantage et extorsion de fonds'. Ils sont soupçonnés d'avoir fait chanter le roi du Maroc, exigeant de lui des sommes faramineuses pour qu'ils ne publient pas un livre contentant prétendument des révélations sulfureuses. Les avocats des intéressés continuent de crier au traquenard, mais Laurent Valdigué, dans LE JOURNAL DU DIMANCHE, donne les détail d'un document qui les accablent. En l'occurrence, il s'agit d'un enregistrement : enregistrement des conversations qu'ont eu les journalistes avec l'avocat marocain du roi, lors de trois rendez-vous clandestins dans de grands hôtels parisiens. C'est l'avocat qui a tout enregistré, avec son Iphone, et ce que révèlent les enregistrements montre clairement que ce sont bien les deux journalistes qui ont demandé de l'argent, en échange de leur silence.

« Je veux trois ! - entend-on dire Eric Laurent sur le premier enregistrement.

  • Trois quoi ? - interroge l'avocat. Trois mille ?
  • Non. Trois millions.
  • Trois millions de dirhams ?
  • Non, trois millions d'euros. »

Finalement, les deux parties s'entendront sur deux millions, dont une avance de 80.000 euros, avec des petites coupures, « pas des billets de 500 euros » – ont exigé les journalistes. Et c'est donc avec chacun dans leurs poches 40.000 euros qu'ils ont été interpellés ; des petites coupures et une lettre manuscrite scellant un accord « pour ne plus rien écrire sur le royaume du Maroc » . Dès lors, il sera certainement difficile pour leurs avocats de continuer à plaider 'le coup monté' ou la 'tentative de manipulation'.

Une autre affaire pourrait sans doute faire l'objet d'un numéro de « Faites entrer l'accusé », c'est l'attentat déjoué dans le Thalys la semaine dernière. Et là, pour le titre, les producteurs auront le choix : 'Ayoub El-Khazzani, le terroriste du Thalys', ou bien 'Les héros du Thalys', car depuis dix jours, ce sont essentiellement ceux qui l'ont empêché de commettre un carnage qui ont les honneurs de la presse. La preuve, ce matin encore, sur le site du FIGARO, avec le témoignage de l'homme qui l'a désarmé, le franco-américain Mark Moogalian, qui s'est jeté sur lui afin de lui arracher sa Kalachnikov. Professeur d'anglais, il a ensuite été grièvement blessé, et il est aujourd'hui encore à l'hôpital, sans doute pour une dizaine de jours.

A Marie-Amélie Lombard, il raconte la scène : ce qu'il a vu, ce qu'il a vécu... Ayoub El-Khazzani entrant dans les toilettes avec sa grosse valise à roulettes, puis se battant avec deux hommes juste après en être sorti... Comment lui-même a réussi à lui enlever son arme ? Il ne sait plus très bien. En revanche, il se souvient de la douleur atroce ressentie quand il s'est pris une balle dans le dos. Puis il se souvient du regard de sa femme, du feu partout dans son corps, et de son esprit, lentement, qui s'éloigne du train : il a revu la maison de son enfance, et sa mère telle qu'elle était dans les années soixante... Ensuite, il se souvient du militaire américain, qui le ramène à lui et qui lui parle en continu...

Question de ma consœur : « On dit que les réaction de courage peuvent servir d'exemple, que, face à un terroriste, la passivité n'est pas la bonne solution. Qu'en pensez-vous ? » Réponse du héros : « Toutes les mesures de sécurité sont bonnes aussi : caméras, portiques, agents en uniforme ou en civil. Même si cela coûte de l'argent... »

Hier, les ministres européens des Transports et de l'Intérieur se sont réunis à Paris, pour étudier les mesures à prendre après la fusillade du Thalys. Peut-être faudra-t-il bientôt voyager avec ses papiers d'identité dans les trains internationaux. Avec une fouille élargie des bagage, c'est à peu près la seule initiative concrète qui a été envisagée. Ce qui n'empêche pas LE PARISIEN de titrer sur une « sécurité renforcée dans les trains » .

Comme chaque jour, les migrants continuent également de faire l'actualité. Avec hier la mort d'un jeune homme de 17 ans, probablement tué par balle lors d'une course-poursuite menée par la police portuaire en mer Égée. A ce propos, LE MONDE nous propose aujourd'hui une carte détaillant les routes – les routes mortelles – qu'empruntent les migrants pour rejoindre l'Europe, laquelle se révèle être la destination du monde la plus dangereuse à atteindre. Ces quinze dernières années, plus de 30.000 personnes ont péri en tentant de rejoindre le continent. C'est en tout cas le décompte du projet The Migrant Files , projet initié par un consortium de journalistes européens qui, quotidiennement, mettent à jour un fichier listant les événements qui ont occasionné à la mort de ceux dont le seul tort est d'être nés du mauvais côté de la Méditerranée. Dans cette base de données macabre, il n'y a pas de nom, pas de prénom, mais il y a des dates et les lieux où l'on a retrouvé les victimes.

  • 20 juillet, entre l’Égypte et la Sicile : mort d'un enfant diabétique – les passeurs ont jeté son insuline par-dessus bord.
  • 29 juillet, en France, dans l’Euro tunnel : mort d'un homme écrasé par un camion, alors qu'il tentait de rejoindre le Royaume-Uni.
  • 10 août, au large de la Grèce : six demandeurs d'asile, dont un bébé, se noient après le naufrage de leur bateau surchargé.
  • 26 août, au large de l'Italie : 52 cadavres dans la cale d'un bateau.
  • 27 août, près des côtes libyennes : plus de 200 corps sont aperçus flottant dans l'eau.
  • Le même jour, en Autriche : 71 migrants, probablement syriens, sont retrouvés asphyxiés à l'arrière d'un camion, à deux pas de la frontière avec la Hongrie.

L'année 2015 est une année noire. Rien que dans la mer Méditerranée, près de 2.400 décès ont déjà été recensés. Mais si l'on devait faire un numéro de « Faites entrer l'accusé » sur le drame des migrants, on ne pourrait sans doute pas mettre en cause la mer Méditerranée... En réalité, trop de facteurs sont mettre en cause... Les passeurs, les guerres, la misère... Pour l'émission, la mise en scène serait bien trop compliquée.

Dès lors, faites plutôt entrer les profs ! C'est demain la rentrée pour les enseignants ; 850.000 professeurs qui reprennent le chemin de l'école. Pour l'occasion, LE PARISIEN a rencontré une enseignante d'histoire-géo de 35 ans, qui témoigne de son enthousiasme à 24 heures de la reprise, mais aussi de ses angoisses... Trois mauvais rêves à recenser ces dix derniers jours. « Un condensé de toutes les angoisses d'un prof , raconte-t-elle. J'ai d'abord rêvé que l'élève le plus difficile que j'ai jamais eu dans ma carrière, il y a des années, avait tellement redoublé que je le retrouvais cette année. Puis j'ai rêvé que ma chef d'établissement, que j'aime bien, était partie mystérieusement, et je ne comprenais pas un traître mot de ce que disait son remplaçant. Et enfin, j'ai rêvé que j'avais le pire emploi du temps du monde, ce qui est vraiment le cauchemar ultime pour un prof. »

Une dernière histoire, pour finir. Je l'ai piochée dans MARIANNE. « Alors qu'elle se promenait à vélo dans la campagne au nord de l'Allemagne, une touriste a été victime d'une balle perdue. En cause : des chasseurs des alentours, qui s'adonnaient à une battue aux sangliers. Après une détonation, la femme de 41 ans a ressenti une forte douleur dans la poitrine. Paniquée, elle réalise alors que la balle a ricoché sur l'armature de son soutien-gorge. » Si cette histoire devait faire l'objet d'un « Faites entrer l'accusé », sans doute pourrait-on l'appeler 'Le soutien-gorge pare-balles'...

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