Ivan LEVAI LE KIOSQUE Dimanche 31 mai 2008 Bonjour à tous…. La jeune fille avait menti : elle n’était pas vierge. Son époux l’a constaté avec fureur pendant la nuit de noces et a réclamé l’annulation du mariage. Ce que le tribunal de Grande Instance de Lille, dans sa grande sagesse, lui a accordé… Sous ce titre « Pieux mensonge », c’est Robert Solé du Monde, qui résume ainsi l’affaire judiciaire qui enflamme le pays depuis plusieurs jours, et qui oppose aujourd’hui la secrétaire d’Etat Fadela Amara, à la Garde des Sceaux, Rachida Dati. « C’est une vraie fatwa contre l’émancipation des femmes » dit la première. Mais non, réplique la seconde, l’annulation est protectrice et n’est en aucun cas, inspirée par la morale. » Dans son billet, Robert Solé, fait mine de ne pas prendre parti, quand il demande : « Pourquoi ces cris d’orfraie ? La loi de la République ne doit-elle pas respecter scrupuleusement le droit coutumier ? D’ailleurs la justice ne s’est pas prononcée sur la virginité féminine – (la seule qui compte bien entendu) – mais sur le mensonge de la jeune épousée… » Et mon confrère du Monde, de saluer dans la foulée le talent stylistique des juges du Nord, qui ont précisé dans leurs attendus : « L’épouse acquiesçant à la demande de nullité, fondé sur un mensonge relatif à sa virginité, il s’en déduit que cette qualité, avait bien été perçue par elle, comme essentielle et déterminante du consentement de son époux au mariage projeté. » Et voici la réaction de Robert Solé, qui après avoir proposé de laisser aux psys, le soin d’assurer désormais la stabilité des couples français, conclut : « Installons au plus vite des détecteurs de mensonges dans la salle des mariages des mairies. C’est la qu’il faudra désormais aussi jurer de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Aucun bobard ne sera toléré. » Dans le même journal daté de ce samedi, Le Monde, Anne Chemin et Stéphanie Le Bars apportent des précisions intéressantes, à ce qu’il faut bien appeler oui « une décision de justice liée à la virginité. » Mes consœurs disent tout d’abord, que dès jeudi dernier, Valérie Létard, la secrétaire d’Etat à la solidarité avait estimé, que la décision en question, était une atteinte à l’intégrité des femmes et une violation des droits fondamentaux de tout individu. Et la ministre avait conclu : « C’est une régression du statut de la femme. » La seconde précision, apportée par les journalistes du « Monde », touche à la célébration du mariage annulé, et au statut des époux concernés. On est en juillet 2006, le 8 juillet très précisément, et s’unissent devant le maire, un ingénieur français récemment converti à l’Islam et une étudiante française elle de confession musulmane. Nuit de noces, poursuivent mes consœurs, l’époux découvre que sa femme n’est pas vierge, les festivités sont interrompues, et le lendemain, le lendemain, le mari se présente chez son avocat et dépose une demande de nullité, en invoquant une erreur sur les qualités essentielles du conjoint. Cette notion comporte, selon la jurisprudence une double dimension objective et subjective. D’où la décision du tribunal de Grande Instance de Lille, qui a accédé à la demande du mari, le 1er avril dernier. Point n’est besoin évidemment ce matin d’ajouter à l’avalanche des réactions enregistrées et diffusées d’ailleurs par l’ensemble des médias depuis près d’une semaine. D’Elisabeth Badinter indignée au député UMP, Dominique Paillé plus qu’embarrassé, par ce qu’il appelle lui « un jugement lourd de conséquences. » Citons cependant la présidente de « Ni putes ni soumises » reprise ce matin, par un grand nombre de quotidiens : « les juges, les juges dit en effet Sihem Habchi, n’ont pris en compte, à aucun moment la pression familiale. Ils ne se sont pas demandés pourquoi, la jeune fille a été poussée à mentir. Or, nous allons défiler le 7 juin prochain pour rendre hommage à une autre jeune fille, celle qui s’était défenestrée, parce que son père avait découvert qu’elle sortait avec un homme qui n’était pas de son choix. Il faut que la justice soutienne ces femmes-là. » Elisabeth Badinter partage cet avis, et craint elle un jugement qui risque de faire courir nombre de jeunes musulmanes dans les hôpitaux, pour se faire reconstruire l’hymen comme on dit. Cette pratique, déjà courante, dit-elle, est pourtant le fruit d’une méconnaissance du corps de la femme. « Elle mélange, culture, tradition et religion, alors qu’elle n’est pas imposée par le Coran, insiste de son côté, Madame Amira Nassi qui est conseillère conjugale, et auteur du Manuel des corps mariés… Un ouvrage paru l’année dernière aux éditions l’Eclipse. » Virginité : l’affaire qui choque, résume en manchette à Toulouse la Dépêche du Midi, tandis que Jacques Camus évoque en première page lui aussi dans la République du Centre, ce qu’il appelle les vices cachés du dossier. Que signifie, demande mon confrère toulousain, cette sacralisation de la virginité érigée en qualité essentielle ? Il en irait donc de n’être plus vierge, comme d’être dément, pédophile, bigame. Encore que, poursuit Jacques Camus, cette qualité essentielle ne concernerait évidemment que les femmes. Et je vous livre la conclusion de l’éditorialiste de la République Week-end… « Quoi qu’en disent les juges de Lille, la confession musulmane du mari et le tabou de la pureté ont pesé sur leur décision. Elle ne saurait donc faire jurisprudence sans encourager un dangereux communautarisme et porter atteinte à la dignité des femmes, de toutes les femmes. Devant l’impossibilité d’un appel, beaucoup demandent à la Chancellerie de saisir la Cour de cassation dans l’intérêt de la loi. On ne comprendrait pas, conclut Jacques Camus, que Rachida Dati hésite : il y a dans ce jugement de Lille, oui, trop de vices cachés. » Jugement de la honte… s’indigne en première page l’Humanité, avant de donner la parole à la philosophe Geneviève Fraisse, qui considère elle que le tribunal de Grande Instance de Lille, par sa décision, vient de rouvrir en France le dossier de l’égalité des sexes. Quant à l’éditorialiste de l’Humanité, Patrick Apel Muller, lui il cite Voltaire, Voltaire pour lequel la virginité n’’éait pas une vertu, mais une superstition. Et mon confrère d’ajouter : « Revoici, le piloris… ! Il faut croire que les lumières du XVIIIe siècle manquaient au juge de Lille qui a cassé un mariage « par erreur ou pour erreur sur les qualités essentielles du conjoint ». On se pince ! Et on se pince une deuxième fois quand le porte-parole de Rachida Dati défend le jugement au nom de l’article 180 du Code civil et prétend que « ce n’est en aucun cas une disposition inspirée par la morale. » Et par quoi d’autre alors les préjugés les plus rétrogrades pourraient-ils justifier ce jugement dont la chancellerie n’a pas mémoire de précédent et qui jette l’intimité en pâture au public et, pire, à la dénonciation des inquisiteurs de prétoire ? Fin de citation. C’est en page 3 de l’Humanité. Alors voilà, Libération, rappelle aujourd’hui que cette décision fait l’unanimité contre elle, contre les juges du Tribunal de Grande Instance de Lille. Seule, écrit Libération, seule Rachida Dati, la défend. Mais peut-elle faire autrement ? C’est moi qui pose la question. Deux remarques à cette question. Dans le livre que la ministre a publié l’année dernière je crois, je vous fais juge, elle révèle, que son mariage avait été annulé, sans bien sûr, indiquer la raison de l’annulation. Autre remarque… Toute le monde parle, sauf une, une femme muette et silencieuse, une qu’on n’entend pas. La malheureuse dont on n’entend ni la voix, ni celle de son avocat. Pourquoi ? La jeune épousée. Peut-être que l’on pourrait chercher à l’interviewer pour savoir pourquoi elle ne parle pas. Laissez-moi, vous inviter à deux lectures ce matin, pour conclure… Dans la Croix, un magnifique portrait-interview de Rama Yade… Oui, vous allez dire Rama Yade encore. Avec cette dédicace qui tombe bien aujourd’hui : « Ma bouche sera la bouche des malheurs de ceux qui n’ont point de bouche. » Cette dédicace que signe Rama Yade elle a été empruntée à Aimé Césaire, bien sûr. Elle dit ça aussi : « Je suis l’aînée d’une famille africaine. Le droit d’aînesse a un sens. On se considère un peu comme un garçon. On a le devoir de faire mieux que les autres parce qu’il faut donner l’exemple aux petits. Moi je n’ai jamais eu droit aux caprices, ni même de prendre des risques. Même maintenant que je suis ministre, je me dis « heureusement que j’ai un toit » parce qu’on a souvent été, dans ma famille, menacés d’expulsion. » D’où les blessures et les cicatrices, une folle envie pour Rama Yade de réussir, et une ambition à toute épreuve. D’où aussi ses goûts simples. « Cela me rend malade d’entrer dans une boutique de luxe. » Il y a des femmes au gouvernement qui sont bouleversantes, parfaitement citoyennes, on a envie de les embrasser.

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