Pas de pitié pour le chagrin…

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« Puisque la mort est inévitable, oublions-la ! » , écrivait joliment Stendhal dans "La vie de Rossini". La mort, donc : ne pas y penser, ne pas en parler, et faire comme si ce sujet ne nous concernait pas... Mais en cette veille de la Toussaint, les journaux, ce matin, nous incitent pourtant à y réfléchir. Impossible, en feuilletant la presse, d'oublier que nous sommes mortels.

Ainsi L'INDEPENDANT CATALAN nous propose une visite guidée du cimetière d'Amélie-les-Bains, tandis que LE COURRIER DE L'OUEST nous invite à déambuler dans le plus grand cimetière de la ville d'Angers. De son côté, LA NOUVELLE REPUBLIQUE DES PYRENEES nous explique le métier de toiletteur de défunt, tandis que L'ARDENNAIS nous détaille le code de conduite des chauffeurs de corbillards. Dans L'UNION, vous lirez « les nouvelles tendances du marché de la mort » . Selon une récente enquête, un tiers des familles optent désormais pour des funérailles civiles, et le nombre de crémations ne cesse d'augmenter. Mais « pas dans les communes rurales » , précise LE MAINE LIBRE. Et pas non plus chez les plus jeunes, ajoute pour sa part OUEST FRANCE, qui relève que 60% des moins de 35 ans préfèrent être enterrés.

Ce qui signifie tout de même que 40% se disent disposés à être incinérés. Evolution des mœurs et des pratiques funéraires. Sachant que désormais, les nouvelles technologies entrent également dans la partie, ainsi que le rapporte Camille Gévaudan dans LIBERATION. « Six pied sous internet » : c'est le titre de l'article, dans lequel ma consœur raconte comment les professionnels du secteur tentent aujourd'hui de se mettre à l'heure du numérique. C'est ainsi que se multiplient les sites qui proposent des services de funérailles en ligne : envoi de gerbes et de couronnes, condoléances et devis – avec même des comparatifs, comme pour les contrats d'assurance ou les crédits immobiliers. Mais cela va encore plus loin. Sur certains sites, il est possible de dessiner la tombe que l'on souhaite en 3D, en choisissant la couleur du marbre, la police de caractère des gravures et l'emplacement des bronzes. On fait tourner le monument sur trois axes et on admire son œuvre ! Ensuite, il n'y a plus qu'à cocher la case "valider". Une société offre également la possibilité de suivre la cérémonie à distance, installé dans son canapé. Une retransmission par webcam, grâce à une caméra installée non loin du cercueil... Evolution des mœurs et des pratiques, disions-nous. Il n'est pas interdit d'y voir une forme de déshumanisation.

C'est d'ailleurs aussi ce qu'on observe dans les mots qu'on emploie pour parler de la perte de ceux qui nous sont chers. Depuis quelques années, une affreuse expression s'est ainsi imposée dans le langage courant : on dit que l'on doit "faire son deuil" - ou pire, "faire son travail de deuil"... Et si possible le plus rapidement possible, se désole Marion Rousset dans les colonnes du MONDE... « En dehors de la fête de la Toussaint, écrit-elle, les morts, dorénavant, n'ont plus vraiment droit de cité... Deux petits jours de congé pour le décès d'un enfant ou d'un conjoint... Un seul pour un parent, pour un frère, pour une sœur... C'est ce que stipule notre code du travail. » Après le décès d'un proche, on doit donc se remettre sur pied sans tarder... Comme si l'on n'avait plus, ni le droit, ni le temps, pour les pleurs, la colère, la tristesse. Comme si rien ne s'était passé.

Commentaire du philosophe Mickaël Foessel : « Demander aux individus de gérer leur deuil renvoie à un idéal de performance ou de maitrise qui dénie ce qu'il y a d'irréductible dans les pertes humaines » ... Le titre de ce beau papier : « Pas de pitié pour le chagrin » .

On ajoutera que la formule "faire son deuil" est désormais totalement galvaudée, puisqu'on l'entend à tout propos... Tel ami nous explique qu'il doit "faire son deuil" de la maison qu'il a quittée. Tel autre nous confie qu'il doit "faire son deuil" de la paire de gant qu'il a oublié dans le métro...

Du reste, il n'est pas improbable qu'on nous dise bientôt que l'on doit "faire son deuil" de la COP21, la conférence sur le climat, qui se tiendra dans un mois à Paris... De fait, les journaux sont assez pessimistes ce matin. Certes, on notera un peu d'enthousiasme à la Une de SUD OUEST, avec une interview de Nicolas Hulot. Entretien dans lequel le conseiller spécial du président de la République engage les pays riches à mettre en place « des mesures révolutionnaires » . Et « Hulot veut y croire ! » , affirme le quotidien.

Mais pour le reste, c'est plutôt triste mine. Pour preuve la Une du MONDE, qui évoque « la bataille perdue des 2 degrés » . L'ONU a d'ores et déjà prévenu que les engagements des Etats contre le réchauffement étaient insuffisants. « Le sommet de Paris est mal parti » , confirme LE FIGARO, lequel nous apprend, au passage, que le Monsieur Météo de France 2, Philippe Verdier, devrait être bientôt licencié. Conséquence de ses prises de positions publiques après la sortie de son livre, dans lequel il fait état de ses doutes sur le réchauffement...

Conseil aux climato-sceptiques : lire urgemment le passionnant numéro de SCIENCE & VIE, qui détaille les bouleversements à attendre dans nos régions si l'on ne fait rien pour limiter la hausse des températures. En Ile-de-France : l'émergence de maladies tropicales, comme la dengue, mais aussi l'accélération de l'érosion des monuments historiques... En montagne : la disparition des glaciers, et même la fermeture des stations de sports d'hiver… Des inondations dans le Nord-Est, des carrières qui pourraient s'effondrer... Dans le Sud-Ouest : des kilomètres de côtes pourraient être emportés par l'océan Atlantique et dans le Sud-Est, c'est la Camargue qui pourrait être submergées... Dans l'Ouest : le marais poitevin risque de disparaître sous le niveau de la mer... Seule consolation, maigre consolation : des oiseaux exotiques pourraient apparaître dans le ciel parisien et la Bretagne pourrait se mettre à produire du vin ! Ce qui ne signifie pas pour autant qu'on devra "faire son deuil" du cidre...

L'actualité internationale fait également la Une des journaux ce matin. Avec, tout d'abord, les élections en Turquie, qui auront lieu demain...

(Pour la suite, il faut écouter...)

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