"Toute les plantes ne veulent pas la même culture" écrivait Gustave Flaubert. En lisant la presse ce samedi, on peut dire que la France est une friche, un jardin en pleine évolution : des plantes meurent, d'autres sont en pleine croissance. Mais elle est surtout divisée en deux parcelles bien distinctes.

Ces dix dernières années, une fracture s'est formée entre culture "patrimoniale", vieillissante, et culture numérique, plébiscitée par les jeunes.
Ces dix dernières années, une fracture s'est formée entre culture "patrimoniale", vieillissante, et culture numérique, plébiscitée par les jeunes. © Getty / Fuse

"Cette étude marque une date, une rupture" écrit Le Monde, qui décortique l'étude du ministère de la culture. Tous les dix ans, des sociologues sondent les Français sur leurs habitudes et regardent les changement. Et ces dix dernières années, une fracture s'est formée, béante, entre culture "patrimoniale" vieillissante et culture numérique, plébiscitée par les jeunes. 

"Rien de nouveau sous le soleil", me direz-vous ? Certes, mais cette fois, c'est l'ampleur de la fracture qui inquiète : une fracture générationnelle, mais aussi économique et sociale. Deux exemples : dans les années 1970, les 15-24 étaient trois fois plus nombreux que les plus de 60 ans dans les salles de théâtre ou les concerts de musique. Or aujourd'hui, cette tendance s'est inversée. L'évolution est identique pour la lecture des livres.

"Si on ne lit pas un livre à 15 ou 20 ans, peu de chance qu'on commence à 40 ans ou plus".

Cette évolution pose désormais la question de la survie de cette culture classique, de plus en plus vieillissante et de plus en plus élitiste aussi : 80% des cadres ont visité un site patrimonial en 2018, contre 32% des ouvriers. Le rapport était de 70-45 dans les années 1970...  Cela pose aussi la question de la démocratisation culturelle. Elle ne marche pas comme elle est menée aujourd'hui. Et l'Etat peut-il continuer à soutenir à bout de bras une culture patrimoniale élitiste, au détriment du reste ?

Une culture qui se meurt, on en a un exemple dans le magazine Society, qui s'est rendu à Carhaix voir une Bretagne "en convalescence" : les Vieilles Charrues ont été crucifiées par les mesures de distanciation sociale. Et c'est toute un territoire en gueule de bois, "entre nouveau western et film de Ken Loach" écrit le magazine... "2020, elle est fadasse" lance Linda, une bénévole historique, au témoignage émouvant : 

"On va vivre une année sans adrénaline, sans parenthèse. La perspective des Vieilles Charrues, ça vous fait relativiser la pluie, le froid, le travail, les soucis. Pendant une semaine, tu fais partie d'un truc plus grand, plus collectif".

Les Vieilles Charrues, ce sont 700 emplois saisonniers, 15 000 postes indirects, 7 000 bénévoles. Alors cette année, c'est un vide. Mais aussi l'occasion de se renouveler : la brasserie Coreff, qui fournit d'ordinaire le festival a reconverti ses salariés : "ceux qui sillonnaient les routes des festivals pour livrer les bières ont appris à faire des bouteilles".  Un reportage émouvant, drôle, dans tous les coins de Carhaix. Et surtout, pas déprimant. Car heureusement, c'est une pause due au covid et pas une mort.

La presse quotidienne régionale nous donne aussi des notes d'espoir en la matière. Les pratiques culturelles ont déjà commencé à se réinventer pour survivre : le Berry républicain met ainsi la culture en Une, avec le titre "l'art déploie ses ailes", sous-entendu hors des musées et des sentiers habituels. Le festival d'art contemporain de Bourges est annulé ? Et bien l’école des beaux-­arts a dessiné un parcours en ville et une soixantaine d'artistes ont imaginé un parcours d'art contemporain autour de Rodin, dans cinq lieux de la région Centre Val-de-Loire. 

Autre exemples locaux dans La Croix, qui raconte comment, à Annecy, Cergy-Pontoise ou Bussang, des festivals de spectacles vivants se sont réinventés pour survivre à l'été. Le directeur du théâtre du peuple à Bussang, raconte ainsi :

"Nous ouvrirons les portes à l'arrière du théâtre, le public sera assis dans la forêt et la salle vide deviendra ainsi le décor du théâtre"

Autre réinvention, qu'on connaît bien ici à Radio France : les podcasts. La radio, elle aussi, diminue beaucoup chez les jeunes, qui l'écoutent sur le numérique, à la demande.  Le Figaro raconte ainsi comment le géant des podcasts, Spotify, adapte ses podcasts américains à succès en plusieurs langues. Ainsi, la fiction audio "Sandra", qui se passait originellement en Oklahoma, a été réécrite pour se dérouler à Ruffec, en Charente ! Avec des voix françaises, notamment Virginie Effira et Stéphane de Groodt.

Mais pour cette réinvention, cette révolution, le choix de Roselyne Bachelot comme ministre de la culture, est-il véritablement le bon ? C'est la question que l'on se pose en lisant le portrait que lui consacre Le Figaro. Qui raconte une ministre tenante de la ligne classique en matière de culture. Amatrice de musique classique et de théâtre. Elle fréquente l'Opéra de Paris, l'Opéra comique, les festivals d'Aix de Salzbourg et les Chorégies d'Orange, raconte le quotidien. Ses passions se nomment Verdi ou Wagner. Son ancien chef de cabinet raconte avoir entendu chevaucher les Walkyries dans les couloirs du ministère de la Santé. Roselyne Bachelot a montré, aux grosses têtes notamment, qu'elle savait parler à tout le monde. "Je garderai ce côté rabelaisien" assure-t-elle. En matière de langage certes, mais en matière de pratiques culturelles, cela reste à voir...

La culture n'est pas belle que lorsqu'elle est lisse et propre. C'est Libération qui le rappelle et qui réhabilite les fausses notes, comme partie intégrante de la musique : "L'oreille occidentale entend du faux là où un Africain ou un Tibétain entendent une note juste", rappelle Libération.  Le quotidien raconte comment nos oreilles ont été dressées à certaines mélodies, à des octaves données. Et raconte notamment la visite d'un dignitaire tibétain en visite en France. Questionné sur le concert de musique classique auquel il vient d'assister, il répondit que son passage préféré était celui... où les instruments s'accordaient.

Dernier exemple, plus "disruptif", sur la survie des monuments culturels classiques. Le journal L'Equipe raconte comment les organisateurs du Tour de France tentent de gravir à nouveau un monument du cyclisme français : le puy de Dôme. La route qui y monte est impraticable, même en vélo. Un arrêté municipal y interdit l'accès depuis 2012.  C'était pourtant le lieu d'une bataille mémorable, il y a 56 ans presque jour pour jour, entre Jacques Anquetil et Raymond Poulidor, épaule contre épaule dans la montée...

La dernière montée du Puy de Dôme sur le Tour, c'était en 1988. Un monument qui se meurt. Et que L'Equipe appelle à réinventer.

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