« De toute façon, tu ne peux pas te mettre à ma place ! » On entend ça, parfois, lorsqu’un ami se met à nous raconter ses problèmes : son patron qui lui fait des misères ou les essuie-glaces à changer, son ado qui lui parle mal ou la fuite d’eau sous l’évier

En fronçant les sourcils, on lui montre qu’on compatit. On lui met la main sur l’épaule : oui, sincèrement, on compatit. Mais ça suffit rarement et l’ami nous balance alors : « De toute façon, personne ne peut se mettre à ma place ! » Et c’est vrai, c’est très compliqué de se mettre à la place des autres, mais il y a un domaine où, pourtant, tout le monde le fait : c’est devant sa télé, quand on regarde un match. Devant le foot, notamment… On est là, sur son canapé, la main dans le bol de chips et on interpelle les joueurs qui, bien sûr, ne nous entendent pas : « Mais passe à droite ! Tire ! Et l’arbitre, il fait quoi ? Il siffle pas la faute ? Mais il faut faire entrer Giroud ! Qu’est-ce qu’il attend, Deschamps ? » 

« C’est connu, on est 67 millions de sélectionneurs dans l’Hexagone », reconnaît l’écrivain Philippe Delerm dans LE PARISIEN. Passionné de footballeur, il donne son avis sur les Bleus qui, à midi, vont donc affronter l’Australie – leur entrée dans la Coupe du Monde. Une équipe qui ne plaît pas vraiment à l’auteur de La Première gorgée de bière… Enfin : « pas encore », dit Philippe Delerm… « J’attends d’elle l’affirmation d’un vrai style et j’aimerais voir Fékir à la place de Bogba ! » 

Cela dit, du style on en trouve ce matin sous la plume de Vincent Duluc dans L’EQUIPE. Avec impatience, il attend, écrit-il, de « voir s’avancer une équipe dont on ne sait rien et dont espère tout, la plus jeune équipe de France au départ d’une coupe du monde depuis 1930… C’est une incertitude, et c’est un bouillonnement ». Et Duluc d’expliquer pourquoi il faut que les Bleus gagnent tout à l’heure : « Il faut gagner parce qu’avec une victoire, le groupe s’ouvre comme la mer rouge devant Moïse, il faut gagner parce que les mômes n’ont pas besoin d’un mauvais résultat qui alourdirait leurs semelles de vent ! » C’est lyrique, c’est beau. Moïse et les semelles de vent… 

Et, d’ailleurs, ce matin, toute la presse s’impatiente. Oui, « Faîtes-nous rêver ! » titre LA DEPECHE DU MIDI… « L’aventure commence », se réjouit SUD OUEST… « Les Bleus entrent en scène », renchérit L’UNION, tandis que LE COURRIER PICARD annoncent qu’ils ont « un mois pour entrer dans l’Histoire »… 

Oui, « entrer dans l’Histoire », et LE FIGARO nous explique pourquoi les hommes politiques ont toujours aimé ce sport-là – ou montré qu’ils l’aimaient, même quand ce n’était pas le cas. « Parce que la popularité du foot les oblige tous », relève Guillaume Tabard, « la popularité de ce sport les fait rêver d’y greffer la leur »… Eh oui, un chef d’Etat en exercice sait qu’il peut voir grimper sa popularité en cas de victoire de l’équipe nationale… « Et puis, le foot, c’est d’abord de la mixité réussi. Pas tant du côté des joueurs que des spectateurs ». C’est un sport qui rassemble et sait fédérer des publics très différents.

Interview du gardien Hugo Lloris dans le journal… « Surtout, ne soyons pas suffisant », dit-il. « Il ne faut pas se voir trop beau. » Interview de l’attaquant Antoine Griezmann dans LE PARISIEN. Lui, il dresse le portrait de ses coéquipiers. A chacun, il donne un surnom. Benjamin Pavard, c’est « le discret », Samuel Umtiti, c’est « Big Sam », Lucas Hernandez « le guerrier », Corentin Tolisso, c’est « Coco la bonne patte » et Kylian MBappé « le futur Ronaldo »… Ce matin, tous les journaux espèrent qu’ils feront des merveilles et, bien évidemment, sauf devant son écran, personne ne peut se mettre à leur place. 

Cela dit, il peut arriver qu’on se mette réellement à la place des autres, comme on le constate dans le dernier numéro du magazine NEON, réjouissant magazine qui sait coller à l’époque et fourmille d’infos parfois inattendues. NEON, c’est la vie des jeunes de 15 à… 45 ans. Du sérieux, du plus insolite. On découvre un tout nouveau sport : le crochetage de serrure. Il y a même un championnat de France de la discipline… On nous explique par ailleurs que les personnes qui disent le plus de gros mots sont aussi celles qui mentent le moins… On nous apprend que le mot « œil » est le seul mot qui change de première lettre au pluriel… 

Et puis une journaliste a donc décidé de se mettre à la place des autres. En l’occurrence : se mettre à la place de celles qui sortent dans la rue vêtue d’une mini-jupe… En temps normal, Mahaut Landaz ne porte que des jeans. Là, pendant une semaine, elle a testé la mini-jupe, vieux symbole vestimentaire de la libération du corps des femmes. Elle voulait savoir ce que ça faisait, et elle s’est baladée à Lille, où elle habite. Elle ne le refera jamais. Très mauvaise expérience. Sans cesse le regard des hommes, regard fixe, insistant… Des regards qui la déshabillent des pieds à la tête et du matin au soir… On lui mate les jambes, on lui mate les fesses. Aux terrasses, on la siffle, on l’alpague et, dans le métro, deux types en survêtements l’insultent : « Regarde cette salope ! » Et pas un voyageur ne réagit dans la rame. « En quelques jours, j’ai compris que les harceleurs n’avaient pas de limites. Moi si », écrit-elle. La journaliste de NEON s’est sentie comme un bout de viande. 

Une autre histoire de harcèlement à lire dans le magazine. Reportage en Ille-et-Vilaine. C’est la tristesse, la colère de la mère de Christopher… Il avait 16 ans et il s’est pendu l’an dernier. Chez lui, au pied de l’escalier. Il était élève au collège privé Saint-Joseph de Janzé, et ses parents ont découvert qu’il était, depuis des années, la proie d’un groupe de harceleurs. Ils ont porté plainte contre X et voudraient que soit reconnue la responsabilité de l’établissement dans la mort de leur fils. Le collège réfute la moindre négligence, mais une autre élève, Kiara, a vécu une expérience similaire. Martyrisée durant huit mois par une camarade de 5ème. Et puis il y a Elisa, victime d’attouchements réguliers de la part d’une bande de garçons. La mère d’Elisa, elle aussi, veut faire condamner le collège. Suite à ces agressions, sa fille a dû passer huit jours à l’hôpital psychiatrique. Elle continue de faire des cauchemars. 

La violence des plus jeunes, il est aussi question dans LE FIGARO… C’est même le titre à la Une : « L’Etat débordé par la montée de la violence des mineurs ». Dans les écoles, au cœur des villes, comme dans les banlieues, la délinquance juvénile s’intensifie : des cambriolages, des vols de véhicules, et parfois des vols avec armes… 

On parle aussi des lycéens dans la presse ce matin, avec la première épreuve du bac lundi, l’épreuve de philosophie… Et dans LE MAGAZINE DU MONDE, on découvre que Parcoursup a su générer de nouvelles vocations : des cabinets de coaching ont ouvert pour aider les lycéens à remplir leurs dossiers d’orientation. Des boîtes qui vont parfois jusqu’à rédiger les lettres de motivation. Le marché serait en plein boom, avec des conseillers parfaitement recommandables et d’autres moins sérieux, comme ce cabinet dont les bilans de compétences pondus en série comportent tous la même faute d’orthographe à la même page… Tout cela accentue, bien évidemment, les inégalités sociales. Tout le monde n’a pas les moyens d’offrir un coache à son enfant…

Enfin, je vous conseille la lecture de la toujours éclairante revue WE DEMAIN… Un journaliste a décidé de donner de sa personne et de goûter la nourriture que l’on fait manger à nos animaux de compagnie – Friskies, Frolics ou Canigou. Il décrit une exhalaison assez indéfinissable de viandes cuites qui se mêle à des touches acides et terreuses, une purée épaisse, puis c’est l’explosion : la saveur lourde, iodée, qui dévale dans son estomac… Mais le pire est venir, dit-il : « Plusieurs heures après l’ingestion, je hoquetterai encore les relents épouvantables de cette haleine de chacal que je partage provisoirement avec le chien ! » C’est ça aussi, parfois, se mettre à la place des autres. Mais, pour le petit-déjeuner, le pain grillé, c’est bien aussi.

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