« Les filles se mettent à gauche, et les garçons à droite. » Le jeune homme qui a prononcé la phrase tire une première fois au plafond. On est le 6 décembre 1989. A l’école polytechnique de Montréal. Au deuxième étage. Il est 17 heures 10. Dernier cours de l’année avant les examens, puis viendront les vacances de Noël.

Une fleur déposée sur une plaque commémorative pour la cérémonie de commémoration 25 ans après le massacre de l'Ecole polytechnique
Une fleur déposée sur une plaque commémorative pour la cérémonie de commémoration 25 ans après le massacre de l'Ecole polytechnique © AFP / Amru Salahuddien / ANADOLU AGENCY

Personne ne sait qui est ce type coiffé d’une casquette militaire. Personne ne sait si son arme est réelle ou factice. Un professeur lui demande de sortir. L’autre s’énerve.

Les filles, au fond de la classe ! Et les gars, vous sortez !

Exigence assortie de nouveaux tirs de sommation. C’est notre consœur Hélène Jouan qui raconte l’histoire dans les pages de M, Le Magazine du Monde

Un à un, les garçons et leurs deux enseignants quittent la pièce. Il reste neuf filles dans un fond de la salle. Neuf filles sur cinquante étudiants. « Savez-vous pourquoi vous êtes là ? » questionne le jeune homme à casquette. Non, bien sûr, elles ne le savent pas. 

Vous êtes toutes des féministes, et je hais les féministes !

« Mais on n’est pas des féministes », réplique l’une des étudiantes. L’autre ne la laisse pas finir. Il tire. Rafales de bas en haut. Puis rafales de gauche à droite. Neuf corps qui virevoltent et tombent. Comme au peloton d’exécution. 

Son arme à la main, le meurtrier sort de la salle. Emprunte l’escalator et parcourt les étages. Corridors, salle de cours. Il cible les jeunes filles. Ici, il tire à bout portant… Là, il plante son couteau… Puis, au bout de vingt minutes, il s’assied et place son fusil entre les jambes. Canon calé sous le menton. Il appuie sur la détente. Il s’appelait Marc Lépine. Il avait 25 ans et, avant de mourir, il a tué 14 femmes et en a blessé 10 autres. Quatre garçons ont aussi été blessés. 

C’était il y a 30 ans, 6 décembre 89. Et, comme l’indique l’hebdomadaire, il s’agit d'un massacre d'un nouveau genre. 

Le premier "féminicide" de masse revendiqué

Pourtant, pendant des années, on a refusé de dire ce qui s’était vraiment passé… En niant que c’était des femmes qui étaient visées. Marc Lépine avait laissé une lettre explicite. Voilà ce qu’il écrivait.

Veuillez noter que si je me suicide aujourd’hui […], c’est pour des raisons politiques. Car j’ai décidé d’envoyer ad patres les féministes qui m’ont toujours gâché la vie. […] Même si l’épithète ‘tireur fou’ va m’être attribué dans les médias, je me considère comme un érudit rationnel. Les féministes ont toujours eu le don de me faire rager. Elles veulent conserver les avantages des femmes […] tout en s’accaparant ceux des hommes.

Cette lettre, la police refusera de la publier et, au lendemain du massacre, les journaux évoquent « des jeunes gens » assassinés dans la fleur de l’âge. Des jeunes gens, pas des jeunes filles… Le déni durera longtemps, et chaque fois que certaines invoqueront cette tuerie comme un exemple des violences faites aux femmes, on les accusera de « récupération indécente », certains avançant même que ce sont elles qui ont armé le bras du tueur en allant trop loin dans leur bataille en faveur de l’égalité. 

Une dénégation collective qui prendra fin officiellement dans quelques jours. 

A l’occasion du trentième anniversaire du drame, on va remplacer la plaque commémorative apposée sur la place du 6-décembre-1989 à Montréal. L’ancienne se contentait d’évoquer, je cite, « la tragédie survenue à l’Ecole polytechnique ». Désormais, il sera gravé que « 14 femmes ont été assassinées lors d’un attentat antiféministe ». 

Pour dire les mots, les écrire, il aura donc fallu attendre trois décennies. 

L’histoire est intéressante… Et elle résonne évidemment avec ce qui se passe chez nous. 

Dans huit jours, seront présentées les conclusions du Grenelle consacré aux violences conjugales. Violences contre les femmes. Un phénomène face auquel on a longtemps été dans une forme de déni. Et, pourtant, on avait des chiffres.  Des histoires. Des récits. 

Un nouveau récit ce matin dans Le journal du dimanche.

A Montfermeil, un féminicide sous les yeux de deux fillettes

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