(Patrick Cohen) Dans la presse ce matin : les angles morts de l'actualité

(Bruno Duvic) Il n'y a plus aucun bar à Constantine. Plus aucun à Chlef, Tlemncen ou Batna. Il en reste deux à Sétif et une quinzaine dans Alger la Blanche

Depuis 2006, en Algérie, sévit une prohibition officieuse. Seules la Kabylie et l'Oranie résistent. "Il faut bien le reconnaître, il y a une progression de l'islamisation de la société". C'est un responsable de l'association des producteurs de boisson qui le dit à Isabelle Mandraud dans Le Monde .

La consommation n'a pas diminué. Alors les réseaux clandestins se multiplient, véhicules-bars ambulants, canettes de bière sifflées sur les capots de voiture.

Les débits de boisson qui existent encore mettent un gardien à leur porte et trient la clientèle. Car la prohibition est organisée en douce par le gouvernement à coups de règlementation tatillonne. Mais elle progresse aussi sous la pression de la population. A Belouiz Dad, un bar a été saccagé après une semaine de manifestations.

Plus de bars en Algérie, les discothèques disparaissent aussi, les cinémas sont de plus en plus rares. "Il n'ya plus de vie dans la société, dit un homme d'affaires. Le risque d'explosion viendra de là."

Alger s'ennuie, Louxor en Egypte s'inquiète : les touristes ne sont pas revenus depuis la révolution (c'est à lire dans Le Figaro ). Et en Syrie, Damas retient son souffle.

"Damas se prépare à la guerre", c'est à lire dans Libération

Depuis Paris, Hala Kodmani a recueilli des témoignages et rempli son carnet de notes.

Voici Malki, quartier le plus cossu au Nord de Damas, c'est là qu'habitent les ministres, les chefs militaires. Des murs de sacs de sable sont érigés en bas des immeubles, tous les 200 mètres.

Le renforcement massif de l'armée sur les places centrales, les convois incessants de véhicules blindés tous fusils dehors montrent la nervosité du pouvoir et paniquent la population.

« L'eau nous arrive au menton », dit un commerçant d'un des vieux souks qui ne voit plus passer grand monde dans son magasin de tissu. Il parle de la pluie qui tombe effectivement sur la ville mais aussi de la vague de violence sur le point de déferler. « Que Dieu nous garde »

« Maher a enlevé son pyjama» disent encore les Damascènes. Maher, c'est le frère de Bachar el Assad, chef de la redoutable quatrième division blindée de l'armée. Jusque là il n'avait pas vraiment enfilé son habit de militaire.

Négociations à l'ONU, répression et manifestations dans le pays. Damas n'est l'angle mort de la révolte. La guerre aux portes de la cité, ce sont aussi les denrées essentielles devenues inabordables, les œufs, le lait.

Une bourgeoise de la ville : "J'ai envie de fermer les yeux et de plonger dans un long sommeil, jusqu'à ce que tout soit fini"

Un angle mort de l'actualité aussi, en Allemagne

Le modèle Allemand, L'Humanité s'y attaque en nous emmenant à Herne, cité de 160.000 habitants dans la Ruhr, où habitent de nombreux ouvriers d'Opel. Là, selon L'Huma , on passe du mythe à la réalité.

Lisa a 38 ans, elle travaillait jadis dans une entreprise qui assurait la restauration des ouvriers d'Opel. Elle a vécu un véritable déclassement social, écit Bruno Odent, sous le coup des réformes du marché du travail. Licenciée en 2005, elle vit depuis de minijobs. Plus du tiers de la population de Herne dépend ainsi de l'intérim ou de diverses formes d'emplois précaires. Les stigmates de la pauvreté apparaissent : les magasins chics ou de moyenne gamme ont presque tous disparu et les discounters poussent comme des champignons.

« A notre échelle, dit une enseignante conseillère municipale de la ville, nous vivons ce que vit la Grèce. »

Désindustrialisation... Et pourtant, il y a en France une industrie longtemps considérée comme un fleuron.

C'est le nucléaire. Le Parisien aujourd'hui en France et Le Monde résument le dernier rapport de la cour des comptes sur le coût du nucléaire : « Le mythe du nucléaire pas cher s'effondre »

et « La France n'a plus les moyens de remplacer son parc vieillissant de centrales. »

Restent deux solutions : prolonger la durée de vie des centrales ou passer à d'autres énergies.

Ce rapport est publié alors que beaucoup de journaux régionaux grelottent de froid à la Une. Le site altantico.fr pose une question. « Y-aura-t-il assez d'électricité en France pour faire face à la vague de froid ? » Le pic de consommation est prévu pour jeudi ou vendredi et, après sa sortie du nucléaire, l'Allemagne, notre principale source à l'étranger, devient elle aussi demandeuse d'énergie.

L'écologie va-t-elle sortir de l'angle mort de la campagne électorale ? Le sujet est quasiment passé au panier sous l'effet de la crise. Dans Le Monde , un rapport de l'ONU nous dit pourtant que « La planète est à bout de souffle. »

D'autres angles morts ?

Dans le Monde, encore, une page entière avec ce titre à la Une : « Mamans blanches, nounous noires ». Cela pourrait être un mauvais reportage d'M6. C'est beaucoup plus subtil et fouillé. Comment dans l'intimité familiale, un certain racisme latent et une conscience de classe continuent de s'exercer.

A mort l'arbitre de football ! Il a encore raté le hors jeu ! « Pourquoi les arbitres se trompent » Dans L'Equipe , vous lirez une enquête qui repose sur des travaux scientifiques. Comment les hommes, qui ne sont plus en noir, réagissent aux cris de la foule, aux insultes des joueurs et comment leurs limites humaines les amènent parfois à se tromper. L'ancien arbitre Bruno Derrien explique par exemple que, pour juger sans faille les hors-jeu, il faudrait avoir un strabisme divergent.

Et puis deux écrivains contre l'air du temps. Daniel Pennac dans L'Express . Il publie dans quelques jours un livre intitulé "Journal d'un corps". Un homme tient la chronique des métamorphoses de son corps, de son adolescence à sa vieillesse. « Le tabou du corps est toujours aussi fort dit Pennac. Il règne autour de lui un silence dans la famille et la société. Il est image, spectacle, résultat scientifique, presque médico-légal dans le porno, mais nous sommes toujours très seuls dans notre corps et nous répugnons à parler de cette solitude.

Quand j'étais professeur, je plaignais beaucoup mes élèves qui devaient être ravagés par des questions élémentaires. Le silence des adultes m'a scandalisé. »

Silence encore sur l'un des bouleversements majeurs du siècle passé en France : la fin du monde paysan. L'écrivain Pierre Bergounioux, voix majeure de la littérature française selon Télérama est né en 1949 dans ce monde qui existait encore, en Corrèze. Il donne une Interview magnifique à l’hebdomadaire.

C'était un enfant dévoreur de livres. « Mais les livres que je lisais se rapportaient toujours à des endroits où je n'avais jamais mis les pieds » et singulièrement Paris, ce « tourbillon d'images ». « Et jamais nous n'avions vu apparaître sur écran le petit monde dont nous étions les habitants et les otages. » Sorte de « malédiction, de relégation inexpliquée. (…) J'ai cherché sans le dire le livre énigmatique dans lequel j'aurais découvert qui nous étions. J'ai cru dans un premier temps que j'avais mal cherché. »

Ce livre jamais trouvé, il s'est mis à l'écrire.

« A quarante ans, je me suis dit qu'il était temps d'y revenir, de me retourner vers ce monde étrange que j'avais habité. (…) C'est notre affaire à nous les vivants d'interroger ce mystère. »

Disparition d’un angle mort, naissance d’un écrivain. Alchimie de la littérature.

A demain !

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