(Nicolas Demorand : "Et d'abord, la presse d'il y a vingt ans ressemblait étrangement à celle d'aujourd'hui")... Vous savez de quoi on parlait dans la presse il y a vingt ans, le 2 novembre 1989 ? De l'identité nationale... C'est l'universitaire Alfred Grosser qui s'exprime, dans les colonnes de La Croix... "Disons-le tout net : la montée en puissance de la notion d'identité est terriblement dangereuse. Qu'elle est lourde d'incompréhensions et de haine, l'exclusivité donnée à une identité... Elle fait oublier deux faits fondamentaux : le premier, c'est que nous avons tous des identités multiples ; et le deuxième, c'est que le privilège donné à une identité détruit la notion de 'prochain' dans sa plénitude". Alors pourquoi déjà ce débat autour de l'identité le 2 novembre 1989 ? La réponse est quelque part plus loin, dans le numéro de La Croix du même jour... C'est le problème du voile. Faut-il autoriser l'accès de l'école publique à des adolescentes musulmanes voilées ? Eh oui : 1989, c'est l'affaire du collège de Creil. Elle embarrasse bien le ministre de l'Education de l'époque. C'est "le chemin de croix de Jospin", s'exclame Le Figaro. Et à lire Joseph Macé-Scarron, ce 2 novembre 1989, c'est même tout le PS qui est dans l'embarras. "Etre ferme sur la laïcité ou faire un geste d'ouverture en direction des musulmans : le parti alors au pouvoir ne parvient pas à trancher". Le député Jean-Pierre Chevènement résume cela en une formule : "Fichu fichu !". Ajoutez à cela que le maire de Marseille, le socialiste Robert Vigouroux, plaide, toujours dans Le Figaro de l'époque, pour la construction d'une vraie grande mosquée, de la dimension d'une cathédrale, dans sa ville : vous avez déjà les ingrédients d'un débat toujours explosif aujourd'hui. Dans La Croix, Alfred Grosser, que je citais tout à l'heure, le conclut provisoirement avec une histoire juive. "On demande à un grand rabbin pourquoi la cigogne est rangée dans la catégorie des oiseaux impurs. Réponse du rabbin : 'Parce qu'elle ne dispense son amour qu'aux siens'". (ND : "Et puis, bien sûr, les bouleversements en cours à l'Est faisaient la Une des journaux")... Pour la première fois le numéro 1 est-allemand Egon Krenz rencontrait Gorbatchev. Son message est résumé dans Le Parisien-Aujourd'hui : "Je vous ai compris". Il s'engage à rendre le socialisme plus attrayant, et compare la politique qu'il veut mener avec la perestroïka du numéro 1 soviétique. C'est "le doigt dans la perestroïka", titre Libération. C'était un entretien très ouvert, selon L'Humanité. Le Parisien de l'époque relève encore qu'en RDA, c'est déjà l'heure de l'épuration. Le Figaro imagine déjà le coup d'après : le rapprochement des deux Allemagne. Et dans son édito, Jean-François Poncet relève le sentiment de soupçon entre Français et Allemands. "En Allemagne, beaucoup pensent que les Français sont d'accord avec le mot célèbre de François Mauriac : 'J'aime tellement l'Allemagne que j'en préfère deux'. En France, on redoute l'instauration d'un condominium germano-soviétique sur l'Europe". Conclusion de Poncet, assez visionnaire : "L'heure de vérité qui sonne dans les relations franco-allemandes est celle du nouvel ordre européen". L'Europe de l'Est dans l'Union Européenne : on en est loin. Le Figaro publie à sa Une la photo d'une Polonaise en larmes : en cette Toussaint 1989, on rend hommage aux victimes du massacre de Katyn. Et dans La Croix, tribune sous le titre "Pologne, année zéro". 40 années de régime socialiste l'ont saignée à blanc : toutes les ressources passaient à l'armement. La production, aussi bien industrielle qu'agricole, était exportée vers l'Union Soviétique. Tout le système demande à être revu et corrigé, d'où l'appel angoissé vers un Occident qui tarde à prendre la mesure de ce drame. Déjà, en Pologne, les autorités tentent d'améliorer le quotidien. "La Pologne fait baisser le beurre et l'argent du beurre", titre Libération, qui relève qu'en quelques jours, le prix du beurre a baissé de plus de 25%. Explication : il était tout simplement devenu trop cher pour les Polonais, et des milliers de tonnes de beurre étaient en train de rancir dans les entrepôts de la chaîne qui détient le monopole de la distribution de produits laitiers. Vous l'aurez compris : une semaine avant la chute du Mur, personne ne voyait venir les coups de pioche du 9 novembre et l'effondrement du soviétisme... personne, sauf quelques esprits éclairés. Dès le mois de mars, l'un des journalistes du Monde, un certain Bernard Guetta, publiait une série de reportages intitulée "La mort du soviétisme". (ND : "Et dans la presse du 2 novembre 2009, aujourd'hui, qu'y a-t-il d'intéressant ?")... Un mur symbolique est tombé en fin de semaine dernière : un ancien Président de la République renvoyé en correctionnelle. Et ce matin, dans Le Figaro, les chiraquiens organisent la contre-attaque. Tribune de l'ancien secrétaire général de la Présidence, Frédéric Salat-Baroux... Il s'adresse directement à la juge d'instruction : "Quelle erreur, Madame Simeoni !". Selon Frédéric Salat-Baroux, "il n'y avait pas de système organisé d'emplois fictifs à la Mairie de Paris. Et par ailleurs, on ne peut pas juger aujourd'hui une époque où les règles d'emploi dans les cabinets des élus locaux n'étaient pas claires. Non, Madame la Juge, écrit ce proche de Jacques Chirac, votre décision n'est pas le symbole d'une justice libre. Le vrai courage, ce n'est pas d'avoir renvoyé un ancien Président de la République devant un tribunal. C'est si politiquement correct. Le vrai courage aurait été de conclure ce dossier comme n'importe quel autre". On verra si ces arguments tiennent devant le tribunal... En tout cas, ça tangue à droite. Dans la presse régionale, le principal sujet des éditoriaux, c'est la fronde des sénateurs contre la suppression de la taxe professionnelle. En termes triviaux, ils reprochent à l'Elysée de mettre la charrue avant les boeufs et de supprimer la taxe avant de mettre en place la réforme sur le fond : les élus locaux ne savent pas de quelles ressources ils disposeront. Ce qui est en cause, selon Hervé Chabaud de L'Union de Reims, c'est "l'autisme de l'Elysée, qui avance au pas de charge dans cette affaire sans tenir compte des inquiétudes remontant du terrain". Pour Dominique Garraud, de La Charente Libre, "Nicolas Sarkozy n'a qu'un seul choix : reculer sur la taxe professionnelle. Un minimum de souplesse élyséenne suffirait pour enterrer la hache de guerre. Mais, comme chacun sait, ce n'est guère le genre de la maison". Dans L'Est Républicain, Michel Vagner doute de la détermination des sénateurs... "Est-ce une fronde vraiment, ou une frondinette ?". Il rappelle que les députés, également mécontents, ont dû avaler leur chapeau". (ND : "Quoi d'autre dans la presse aujourd'hui, Bruno ?") Deux anciens présidents du Paris-Saint-Germain, Laurent Perpère et Francis Graille, renvoyés en correctionnelle, dans l'affaire des transferts suspects de joueurs. La période concernée va de 1998 à 2005. Une dizaine d'agents de joueurs, la société Nike et le PSG en tant que personne morale devront également répondre devant la justice. Information du site Médiapart.fr. Les incohérences de l'enquête sur les sabotages de voies TGV, il y a un an... Les défenseurs de Julien Coupat et du groupe de Tarnac relèvent toute une série de contradictions dans le dossier. Exemple : les traces de pneus trouvées sur les lieux du sabotage ne correspondent pas à ceux de la voiture de Julien Coupat. Pour Fabrice Rousselot, dans l'éditorial de Libé, "il convient de s'interroger sur l'obsession politique de Michèle Alliot-Marie, alors ministre de l'Intérieur, aujourd'hui à la Justice, quant à l'existence d'une menace terroriste d'ultra-gauche". Vérifiez votre ticket de caisse dans les supermarchés... Dans un cas sur vingt, ce qui n'est pas rien, il y a un écart entre le prix affiché en rayon et celui qui est payé à la caisse. C'est une enquête du Parisien. Les enseignes de grande distribution parlent d'erreur humaine, et jurent qu'il n'y a aucune intention malveillante. Ils promettent de rembourser les plaignants. Un an après, les banques britanniques sauvées par l'Etat doivent revenir à plus de modestie... Selon La Tribune, Northern Rock, la Lloyds et la Royal Bank of Scotland vont devoir céder une partie de leurs actifs. Une première en Europe : 500 prisonniers belges vont aller purger leur peine dans un autre pays, en l'occurrence les Pays-Bas... Il y a surpopulation carcérale en Belgique. Chez le voisin néerlandais, c'est le phénomène inverse, depuis que la criminalité a baissé et que les peines alternatives se sont développées. Allez, retour à la presse de 1989, pour conclure... Là aussi, il y a des échos avec l'actualité de 2009... En cette fin d'année 1989, à la télévision, Michel Serrault incarne Paul Léautaud. Et Lambert Wilson enfile la pèlerine de l'Abbé Pierre au cinéma. "Un Français sur deux craint la pauvreté", titre L'Humanité à sa Une, qui porte encore la faucille et le marteau. En cette Toussaint 1989, Pierre Joxe essaie de remettre de l'ordre dans les cimetières corses : "projet de loi pour qu'on cesse de faire voter les morts sur l'île", estime Le Parisien. Les jeunes journalistes du Monde qui espèrent devenir chefs trouveront un motif d'espoir en constatant que leur actuel directeur, Eric Fottorino, enterrait les chrysanthèmes le 2 novembre 1989 : c'est lui qui était de permanence pour l'article marronnier sur les fleurs de la Toussaint. Voilà donc pour cette double revue de presse... Clin d'oeil à Alain Le Gouguec, qui m'a aidé à la préparer. Clin d'oeil à Lucien San Biagio, du service de documentation de L'Humanité, qui m'a fait parvenir des copies de L'Huma de l'époque. Figurez-vous qu'elles avaient disparu des collections de Radio France. Il y avait déjà du sabotage dans l'air...

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