Patrick Cohen : Et ce matin, dans la presse : à vos cartables ! Bruno Duvic : Elle est amusante la photo de Une de La République du Centre ce matin : une grappe de gamins entrent à l'école... ils sont pris de dos... et on ne voit que leurs besaces. Il y a ceux qui ont le sac branché pour frimer dans la cour d'école, ceux qui ont le cartable traditionnel, tellement lourd qu'il descend jusqu'aux fesses, et ceux qui ont la version à roulettes, comme s'ils allaient prendre l'avion. Elle est pesante cette rentrée 2010, perturbée par des mouvements sociaux exceptionnels rappellent Les Echos... Appel à la grève lundi et mardi prochains. Que se passe-t-il à l'école ? La presse a bien préparé sa rentrée : les dossiers dans les quotidiens et magazines sont complets et passionnants. Patrick Cohen : Alors commençons par le constat général, partagé par tous les journaux... Bruno Duvic : Tous, de L'Humanité à La Tribune, de Télérama à Challenges : notre école est inégalitaire. Au pays de Jules Ferry, "l'école ne suscite plus les espérances sociales dont elle fut longtemps porteuse" écrit Jean-Marie Durand dans les Inrockuptibles. Fils de cadre, tu te balades... fils des cités, t'es planté. Alors pourquoi ? Premier élément de réponse dans "Alternatives économiques"... En France, on a donné à l'école le pouvoir de décider des destins sociaux des individus, mais on a accentué les hiérarchies scolaires. Tout le système est bâti autour des grandes écoles. La construction de cette petite élite pilote tout : l'organisation des programmes, les stratégies d'orientation, les hiérarchies. Inégalité, concurrence et peur... Parmi les livres qui sortent en ce moment sur l'école, celui d'un journaliste anglais, Peter Gumbel : "On achève bien les écoliers". Dans Le Nouvel-Observateur, il relève que "les enfants Français sont plus anxieux que les autres dans une salle de classe, davantage angoissés par la peur de l'échec. Les élèves Français préfèrent ne pas répondre à une question que de prendre le risque de faire une erreur". Alors pour se rassurer, quand ils en ont les moyens, les parents offrent une pléiade de béquilles à leurs enfants en dehors de l'école : soutien scolaire, boîtes privées, coach, conseiller en orientation. C'est ainsi, selon l'hebdomadaire Challenges, que l'argent s'est engouffré dans les failles de l'école publique. Challenges carrément cette semaine sur "La fin de l'école gratuite". Patrick Cohen : Est-ce que selon la presse, les réformes en cours peuvent améliorer les choses ? Bruno Duvic : Il y a d'abord la question des moyens. D'ici à 2012, on comptera sûrement 82.000 suppressions de postes. Pour L'Humanité ce matin, c'est "une démission d'Etat" et l'école est "une victime emblématique du sarkozysme". Le Monde relève que jusque-là, les suppressions de postes jouaient sur les marges. Aujourd'hui, elles atteignent le coeur du système. Illustration en cette rentrée 2010 : les suppressions ont été obtenues au prix de l'élimination de l'année de formation des professeurs débutants. Pour La Tribune, la réussite scolaire n'est pas forcément le corollaire du niveau d'investissement, mais il y a une mauvaise répartition des investissements aujourd'hui à l'école. Il faudrait mettre le paquet sur le soutien scolaire. C'est ce qui est fait, en partie, et La Croix donne quitus au gouvernement sur ce point. Les deux heures d'accompagnement personnalisé au lycée : réforme bienvenue, à condition qu'elles soient programmées à un moment de la journée où les jeunes sont réceptifs et que les enseignants s'attachent vraiment à les connaître. Au passage, à propos des enseignants, Le Monde adresse un autre bon point au gouvernement : la promesse de revaloriser les salaires a été tenue même si les mesures ne concernent qu'un quart des effectifs. Accompagnement personnalisé, internats d'excellence... Le reproche majeur qui est fait au gouvernement dans Le Monde, c'est de mener une politique du compte-goutte et de l'exception. Une écolière méritante de banlieue prendra le fameux ascenseur social. Mais pendant que quelques-uns réussiront, grâce aux internats d'excellence par exemple, globalement, l'école se dégrade. Alors concluons sur ces internats... onze doivent ouvrir en cet automne 2010. Illustration dans celui de Barcelonnette, dans La Provence : une maman qui accompagne sa fille dit avoir été frappée par la qualité de silence dans l'établissement. "Dans ma cité à Marseille, dit-elle, il y a du bruit en permanence". Télérama a visité l'internat de Sourdun, en Seine-et-Marne... Son parc de 50 hectares, ses horaires réguliers, ses études surveillées, son labo de physique où il y a du matériel, ses activités d'équitation ou de cuisine, en dehors des heures de cours, son proviseur qui dit "porter un regard à la fois bienveillant et exigeant sur les élèves". Ces internats d'excellence, conclut le spécialiste de l'Education, Jean-Paul Brighelli, c'est l'aveu explicite de l'échec du collège unique et de la politique des ZEP, mais c'est aussi le dernier sursaut de l'école républicaine. Patrick Cohen : Suite de la Revue de Presse... Elève Duvic, matière suivante : la politique... Bruno Duvic : En quelques mots car l'école nous a pris beaucoup de temps, c'est bien normal aujourd'hui. Fillon super star. L'homme qui a pris ses distances avec Nicolas Sarkozy, lundi, sur France Inter, fait la Une de Libération. Il demeure nettement plus populaire que le président de la République. "C'est la revanche de Fillon" pour Libé. Le Point fait le récit des petits et grands désaccords, ces dernières années, entre les deux hommes très différents... "Peuvent-ils continuer ensemble ?" se demande l'hebdomadaire qui conclut que Mister Nobody, François Fillon, est devenu quelqu'un avec qui il faudra compter. Le Figaro, lui, imagine une porte de sortie s'il quittait le gouvernement : la tête de l'UMP. Le Monde met déjà François Fillon et Jean-François Copé en concurrence pour 2017. Dans l'article du Point, on trouve même un blasphème... un ministre déclare, en restant anonyme : "Le meilleur scénario pour la droite, c'est que Sarkozy renonce et que Fillon prenne sa place". L'écologiste Eva Joly fait déjà grincer des dents au PS. "Joly agace Aubry" écrit Le Parisien ce matin. "Elle ne se prive pas de critiquer les socialistes, ce qui provoque l'ire de la patronne"... dixit le quotidien. Alors que la politique de sécurité vis-à-vis des Roms est très critiquée, même à droite, le coup de colère de l'ancien ministre de Jacques Chirac, Luc Ferry, dans Le Figaro. Tout en marquant des réserves avec cette politique, il s'élève contre les critiques les plus virulentes : "La France de Sarkozy au bord du fascisme, quelle ânerie ! Que propose la gauche, l'Eglise, l'ONU et autres bonnes consciences ? Rien ! Ils ont les mains pures mais ils n'ont pas de mains". Et puis, pour le clin d'œil, ce photomontage dans Le Point... Bertrand Delanoë à l'Université d'été du PS en 2009, puis en 2010 : il porte exactement le même polo. Voilà ce qu'on appelle de la constance politique et vestimentaire. Patrick Cohen : Et pour finir, un anniversaire... Bruno Duvic : Le mot "beur" a 25 ans, l'âge d'une génération. Il est entré dans le Robert le 1er septembre 1985. C'est Le Parisien qui souffle les bougies. L'histoire des mots en dit beaucoup sur une société. C'est donc au milieu des années 80 que la deuxième génération d'immigrés s'est trouvé un nom. Le Parisien relève qu'après avoir été jugé stigmatisant, ce mot a connu son heure de gloire en 98 avec la victoire de l'équipe de France de foot black-blanc-beur. Aujourd'hui, il est un peu passé de mode, on dit plutôt "rebeu"... Les beurs ou rebeu ont-ils pris l'ascenseur social eux aussi ? Si l'on en juge par le vocabulaire, oui et non. Le mot "beurgeoisie" est apparu ces dernières années, mais il n'est pas encore dans le dictionnaire. A demain !

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