"Tout ça pour ça" titre le journal, Charlie republie les caricatures danoises qui déclenchèrent la fureur djihadiste, des dessins médiocres dont la banalité fait un peu plus ressentir le génie de Cabu. Philippe Lançon, au procès, préfère DostoIevski -lequel DostoIevski doit lire "Le Lambeau"!

Vous ne parlez que d'un journal ce matin... Charlie Hebdo...   

Charlie qui se livre à nous sans rien masquer de lui-même, sa peine mais aussi sa haine et sa crainte, que son directeur, Riss revendique dans un éditorial coupant comme le cristal brisé, Charlie profondément humain qui affronte aussi l'absurdité de son destin...    

A la Une du journal, des dessins que je n'avais pas revu depuis des années et dont le trait me semble flou, le titre est d'une vérité atroce, "Tout ça pour ça", dit Charlie, tant de morts pour de pauvres dessins venus du Danemark représentant le prophète Mahomet, que Charlie avait publiés en 2006 au nom de la liberté et du droit au blasphème, mais à les revoir, ces dessins qui nous sont sacrés puisque des êtres de joie sont morts pour eux, ces dessins qu'il faut  republier car "nous ne nous coucherons jamais" écrit Riss, ces dessins sont pourtant intrinsèquement médiocres et presque insignifiants, bâclés comme un gloussement d'écolier, oubliés aussitôt regardés -exception faite peut-être de ce Mahomet à l'œil torve dont le turban se transforme en bombe... C'est de cela que les frères Kouachi voulurent venger le prophète, comme ils criaient leur massacre accompli, tout ça pour ça... Mais au milieu des caricatures danoises, scintille la noire beauté d'un autre dessin, celui-là est célèbre, il représente aussi le Prophète Mahomet qui se tient la tète entre les mains et se lamente, "c'est dur d'être aimé par des cons", et nous ne l'avions pas oublié, Cabu qui est mort le 7 janvier 2015 avait du génie... L'anéantissement de ceux de Charlie, je cite encore Riss, rappelle la destruction par les talibans des bouddhas de Bamyan, une perte pour l'humanité..  

En page intérieure de Charlie, un dessinateur au trait sale comme la vie rend hommage à Wolinski, qui jadis faisait dialoguer au bistro deux personnages pompeux, Bouvard et Pécuchet de la bourgeoisie réactionnaire, qui se donnaient du "Monsieur" et devisaient indignés de l'actualité... Vuillemin fait des personnages de Wolinski, deux musulmans d'apparence, le plus grand est un intégriste barbu en djellaba, mais c'est la même suffisance sèche et drolatique "Mon droit à la haine et la  bêtise ne risque pas d'être bafoué par une justice incapable qui en 50 ans n'a pas résolu l'affaire Gregory"...   

Un autre vétéran du mauvais esprit, Willem, imagine des djihadistes montant au ciel pour redevoir leur récompense, 72 vierges offertes, mais ces vierges sont des brebis, et Willem joue d'un vieux cliché raciste, odieux, du maghrébin et de ses chèvres, et il nous impose donc en plein deuil le malaise, mais ce malaise est le prix exact de la liberté... Et Charlie ce matin, comme à son habitude, ne se laisse pas consoler dans le confort du deuil...   

Et ce numéro est aussi un numéro de combat...

Car Charlie est moins en quête de justice qu'en besoin de fidélité, à la libre expression que vomissent les bigots, les offusqués les djihadistes assassins, et son martyre n'était pas le premier... Le journal se souvient de Théo Van Gogh tué en 2004 dans une rue d'Amsterdam pour s'être dressé contre l'intégrisme musulman, et aussi de Itoro Higarashi, le traducteur japonais des Versets sataniques de Salman Rushdie, mort poignardé en 1991.  

Et c'est adossé à cette histoire que Charlie dénonce ses adversaires idéologiques, qui accusaient ou accusent encore Charlie de blesser les croyants ou d'alimenter la peur des musulmans... Charlie liste ceux qu'il appelle "les charognards"... Aussi bien le Pape François que des intellectuels de la gauche radicale, le rappeur écrivain Abd al Malik, l'écrivaine Virginie Despentes, et le directeur de Mediapart Edwy Plenel, c'est un pilori de citations incomplètes où tout ne se vaut pas... On se demande aussi ce que vient faire un papier à charge contre, je cite, les fatwas du politiquement correct qui a saisi des gauches américaines, comme si Charlie de l'anarchisme était tenté par la raison réactionnaire...   

Cette impression se renforce en lisant un sondage, réalisé par l'IFOP avec la fondation Jean Jaurès, qui sépare la société française dans son ensemble des français se déclarant musulmans... 59% des français pensent que Charlie a eu raison de publier les caricatures danoises, mais seulement 19% des français musulmans, 88% des sondés condamnent totalement les auteurs des attentats, mais seulement 72% des musulmans, 17% des sondés font passer leurs valeurs religieuses avant celles de la République, mais 40% des musulmans. Charlie s'inquiète car les jeunes gens sont plus radicaux plus fermés  que leurs ainés -et le journal s'inscrit la grande famille des pessimistes et, sans nuancer les chiffres, conforte l'idée que le séparatisme nous a pris...     

Mais Charlie ne se résume pas à ses combats...  

Et d'un trait d'humanité dissipe sa rigueur doctrinale... Hélène, la fille du dessinateur Honoré, se souvient d'une histoire que lui racontait son père, d'un photographe français commissionné par l'armée pendant la guerre d'Algérie pour tirer des portraits d'identité de femmes musulmanes que les soldats avaient dévoilé de force, le photographe avait cadré les photos au niveau de la ceinture pour respecter la dignité de ces femmes, Honoré tremblait d'indignation en racontant leur histoire comme s'il avait été humilié lui-même -quel imbécile osera prétendre que cet homme, Honoré, était islamophobe, et ceux qui sont morts avec lui?  Et la vérité de Charlie est ici, qui frémit quand il regardent les autres...

Un très beau texte d'Antonio Fischetti sur la mémoire des attentats dans les rues de Paris, évoque le sentiment d'abandon des juifs, dont les morts de janvier 2015 sont effacés par la force du slogan "Je suis Charlie". Une série de dessins, signés Alice, d'une lucide cruauté se nomme le destin des juifs, il met en parallèle des massacres antisémites tous légendés ainsi, BANAL, et l'actualité du grand monde, estampillée EXCEPTIONNEL. En 1903, Maurice Garin remportait le premier tour de France, exceptionnel! Mais un pogrom tuait 49 personnes à Kichinev en Russie, BANAL; en 2015, un attentat frappait l'hyper cacher, banal, un attentat frappait Charlie hebdo, exceptionnel.       

Charlie n'est pas que pour Charlie, Charlie  moque aussi Charlie, et même le plus triste de ses enfants. Philippe Lançon refuse de s'intéresser au procès, convaincu que Charlie est devenu déphasé dans un monde dit-il "de fureur et de sarcasme", une "mauvaise victime", écrit-il... Lançon ces jours-ci veut relire les Possédés, où Dostoïevski évoquait des révolutionnaires imbéciles et fanatiques... Un dessin illustre le texte, on y voit Dostoïevski bouder lui aussi le procès qui commence, il préfère lire le Lambeau de Lançon.

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