Patrick Cohen : Après la mort de Geronimo... Bruno Duvic : C'est une photographie, et pourtant, on entend les mouches volées... Image signée Pete Suza, photographe officiel de la Maison-Blanche. Nous sommes dimanche après-midi, dans la situation room... On distingue 14 personnes sur le cliché : les plus hauts responsables de la défense et des renseignements américains autour de Barack Obama. Le président a un visage de pierre, la secrétaire d'Etat Hillary Clinton a cet air crispé des spectateurs de film à très grand suspense. Le vice-président, Joe Biden, égrène un chapelet. Tous ont les yeux rivés sur un écran, ils suivent en temps réel l'opération qui se déroule au Pakistan. Time-Magazine et le New-York Times racontent sur leur site Internet, détails également sur le blog de Corine Lesnes, la correspondante du Monde aux Etats-Unis. A l'autre bout du monde, les commandos qui mènent l'opération au Pakistan sont équipés de caméras fixées sur leurs casques. Les images sont retransmises à Washington et Leon Panetta, le patron de la CIA, les commente en direct, depuis le siège de l'agence. C'est lui qu'ils suivent à l'écran, dans la situation room... Nom de code de l'opération : "Geronimo", surnom de Ben-Laden. "Ils ont atteint la cible" dit Panetta... Des minutes passent, elles semblent durer des jours, dira un participant à la réunion. "On a visualisé Geronimo"... Nouvelles minutes de silence. Geronimo E-K-I-A Ennemy killed in action... Dernier silence... Puis, le président prend la parole : "On l'a eu !". La scène a duré 40 minutes. Patrick Cohen : Retour en arrière... jeudi dernier... Bruno Duvic : Même lieu, la situation room, à la Maison-Blanche. Trois jours avant l'opération, Obama réunit ses conseillers. L'heure de la décision est presque arrivée. C'est toujours Time-Magazine qui raconte. La décision est extrêmement difficile à prendre car malgré le travail, depuis des mois, des services de renseignements, on ne peut pas être sûr à 100% que Ben-Laden est dans la maison pakistanaise. Les conseillers évaluent la probabilité entre 50 et 80%. Trois options sont sur la table : attendre d'avoir davantage d'informations encore pour lancer l'opération, bombarder la maison, ou attaquer au sol. La salle est divisée. Obama met fin à la réunion sans livrer sa décision. Ce n'est que le lendemain matin, à 8h, qu'il donnera son feu vert. L'opération Geronimo peut commencer. Patrick Cohen : Voilà pour la version américaine. Elle laisse des questions ouvertes... Bruno Duvic : "Slate.fr" s'amuse à réécrire l'Histoire à la manière des théoriciens du complot... Qu'est-ce qui nous assure que Ben-Laden était bien dans le repaire d'Abbottabad et qu'il a été tué ? Sans céder à la théorie du complot, "Rue89", "Slate" dans un autre article, et le New-York Times donnent des éléments de réponse à ces fameuses questions. Parmi les 5 morts d'Abbottabad, l'un était un homme grand, barbu, visage ensanglanté et une balle dans la tête. Un membre des commandos d'élite a pris une photo, il l'a transmise à des experts qui ont lancé un programme de reconnaissance faciale. Selon Pierre Barthélémy sur "Slate" : "Avec cette technique, on n'atteint pas encore les performances des empreintes digitales en terme d'identification, surtout si la personne a pris une balle dans la tête". Reste l'ADN... il suffit de prélever un cheveu. Il a sans doute été comparé à l'ADN d'un des membres de la famille de Ben-Laden, peut-être sa sœur morte à Boston et sur laquelle le FBI avait effectué des prélèvements. Les Américains assurent que l'ADN désigne à 99,9% l'ancien guide d'Al-Qaïda. Pourquoi ne pas publier de photo ? ABC-News, repris par "Slate", résume le dilemme : "Les photos constitueraient une preuve, mais on dit qu'elles sont horribles". Dernière question : pourquoi avoir immergé le corps dans la mer ? Réponse avancée, notamment dans Le Figaro : enterrer Ben-Laden, c'était risquer de transformer sa sépulture en un lieu de pèlerinage pour les apprentis djihadistes. Patrick Cohen : En tout cas, l'avis de décès est à la Une de la presse... Bruno Duvic : Couverture digne des plus grands évènements historiques... A la Une de Time-Magazine en kiosque jeudi... Le visage de Ben-Laden barré d'une croix rouge. La même chose avait été faite après la mort d’Hitler et de Saddam Hussein. Comment résumer en un titre et une photo l'ampleur de l'évènement et toutes les questions qu'il pose ? Libération choisit le flou : le visage de l'ex-ennemi N°1 est difficile à distinguer et trois mots barrent la Une : "Après Ben-Laden". "C'est la fin de Ben-Laden", titre Le Figaro... La Croix résume dix ans de traque en deux photos : Ground Zero en cendres le 11 septembre 2001, et des Américains réunis sur le même lieu, hier, pour célébrer la mort de l'auteur de l'attaque contre les tours jumelles. Titre au-dessus de ces photos : "Ben-Laden est mort, pas le terrorisme". Dans l'immédiat, Bernard Squarcini, le directeur central du renseignement à Paris, redoute même une recrudescence des attentats... il le dit à La Provence : "Ca risque d'être pire qu'avant !... Ben-Laden a laissé des petits... Sa mort peut contribuer à radicaliser certaines individualités... Ce n'est pas bon pour nos ambassades, ce n'est pas bon pour les vols d'Air France !". Question de La Provence : "Et est-ce que cela risque d'aggraver la situation des otages français enlevés au Niger ?". Réponse : "Si la France quitte l'Afghanistan, ils sont libérés tout de suite, c'est clair et net"... sauf que la France ne quitte pas l'Afghanistan. Autre question de La Provence : "Et pour les journalistes français otages en Afghanistan ? Réponse : "Pour eux, la situation est différente. Ce sont des gens du cru qui les détiennent. Il faut arriver à trouver ceux qui siègent dans les conseils tribaux, c'est presque comme mener des négociations dans des assemblées de copropriétés". Pas la fin du terrorisme... "Al-Qaïda est-elle décapitée" comme le titre L'Echo de Limoges ? En tout cas, bien affaiblie si l'on en croit l'un des meilleurs spécialistes d'Al-Qaïda, Jean-Pierre Filiu, interrogé dans Le Monde. Il tire trois enseignements de la mort de Ben-Laden : "Elle va encourager les dissensions, les tendances centrifuges au sein de la mouvance terroriste". Deuxième point : l'adhésion à Al-Qaïda s'opérait sur la base d'une allégeance personnelle et absolue à Ben-Laden. Aucun mécanisme de succession n'était prévu. Dernier point : c'est un triomphe pour Barack Obama. Sa stratégie de lutte ciblée contre Al-Qaïda porte ses fruits, en rupture avec la désastreuse guerre globale contre la terreur de George Bush. "Hier, c'était un grand jour pour l'Amérique", titrent Les Dernières Nouvelles d'Alsace... un grand jour pour Obama qui semble lui offrir "son second mandat sur un plateau", comme le titre Libération. Le chercheur Dominique Moïsi résume cela en une formule dans Le Figaro : "Il y a depuis hier, un peu plus d'Obama en Amérique et un peu plus d'Amérique dans le monde". Pour l'édito du Monde, le journal, le 1er mai a marqué la deuxième mort de Ben-Laden, car dans le monde arabe, il avait déjà perdu la bataille... La révolte en cours, de la Tunisie à la Syrie, ne célèbre pas l'islamisme mais la démocratie. "Soutenir ces mouvements, poursuit Dominique Quinio dans La Croix, les soutenir avec la même détermination et la même persévérance qui furent mises en œuvre pour traquer Ben-Laden, c'est le moyen le plus efficace de combattre le terrorisme". Et de "mettre fin à l'ère Ben-Laden", comme le titre "20 minutes", car l'action de l'homme tué dimanche au Pakistan a eu des conséquences sur nos vies quotidiennes. Depuis le 11 septembre 2001, la décennie écoulée aura entériné un recul sans précédent des libertés publiques, écrit Nicolas Demorand dans Libération. Le cinéaste Michaël Moore le dit autrement : "Maintenant que Ben-Laden est mort, est-ce qu'on peut remettre du shampooing dans notre bagage cabine ?". Ben-Laden est mort... "Oba m'a tuer"... comme le dessine le caricaturiste "Na !" sur "Rue89". Mais la sentence la plus dure qu'aurait dû prendre le président américain contre Ben-Laden, c'est celle que propose le Guardian : "Lui faire passer les barrages de sécurité des aéroports jusqu'à la fin de ces jours !".

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