Patrick Cohen : La Revue de Presse du vendredi, c'est à deux voix : Guyonne de Montjou a lu la presse internationale pour nous... bonjour Guyonne... et Yves Decaens, la presse hexagonale... bonjour Yves... Et dans les deux cas ce matin, un sujet principal : l'Egypte... Yves Decaens : C'est une minuscule République autonome, sans chef ni structure, mais qui n'en est pas moins étonnement organisée, je veux parler de la place Tahrir et des manifestants qui l'occupent depuis dix jours maintenant. On lira dans Le Figaro, Libération, Le Parisien-Aujourd'hui-en-France, les récits de nos confrères, Comment la défense de ce qui est devenue une vraie place forte est assurée... barrières de chantiers, carcasses de voitures. Des empilements de pierres qui sont aussi des réserves de munitions. Il y a même, raconte par exemple Adrien Jaulmes dans Le Figaro, un service médical d'urgence installé dans une petite mosquée... Médecins et infirmiers sont le plus souvent des étudiants en médecine et puis y a le centre de détention improvisé, dans une entrée de métro. C'est là qu'on garde les policiers en civil qui ont été démasqués, avant de les remettre à l'armée et sur le trottoir sont exposés leurs carte de police, les coups de poings américains, les étuis de cartouches trouvés dans leurs affaires. En fait, racontent aussi dans Libé, Christophe Ayad et Claude Guibal, sur cette place Tarhir, plus personne ne sait trop qui est qui, entre les comités de défense du quartier, les milices pro-Moubarak et les voyous cherchant à profiter de l'aubaine, c'est un peu l'anarchie ! Ce qui est sûr, un manifestant le dit au Figaro, un peu à la manière de Mirabeau en 89 : "Nous sommes ici jusqu'au départ de Moubarak... nous somme ici par la volonté du peuple". "Le régime n'a pas compris qu'il s'agissait d'une révolution" ajoute le manifestant de la place Tahrir. "Que se passe-t-il ? disait Louis XVI, une émeute ? Non, Sire, une révolution !" Guyonne de Montjou : En tout cas, les grands de ce monde cherchent toujours l'issue... et ce ne sera pas la guillotine, quoique... l'administration d'Obama aurait demandé cette nuit le "départ immédiat" d’Hosni Moubarak. C'est ce que rapporte le New-York Times, l'édition en ligne. Cette fois, ils le lâchent pour de bon. Washington aimerait voir un gouvernement de transition, avec Omar Souleimane à sa tête, et l'armée en appui. L'idée serait de réformer la constitution et d'organiser des élections en septembre. Au Caire, les caciques du régime répondent que les Américains feraient mieux de se mêler de ce qui les regarde. Et les frères musulmans, dans tout ça ? Selon le New-York Times, plus de problème : les Américains ne seraient plus opposés à ce qu’ils participent à la transition, comme un groupe politique parmi les autres. Yves Decaens : Les grandes puissances ont un peu de mal à se situer dans ce contexte nouveau pour elles. Comme le dit à Libération l'essayiste Thérèse Delpech : "l'Egypte offre au monde des grandes puissances (et avant elle, la Tunisie) un miroir qui n'est pas celui de Davos. Elle leur pose une question redoutable : qu'est devenue leur capacité de jugement politique et stratégique ? Les grandes puissances qui n'ont rien vu venir sont gênées aux entournures et ça se comprend, pour diverses raisons. D'abord, commente Patrick Appler-Muller dans L'Humanité, certes Washington accompagne le mouvement puisqu'il ne peut pas le freiner mais il n'use pas de tous ses moyens de pression sur l'armée. Normal : Moubarak n'était-il pas son chargé de pouvoir au Proche-Orient ? C'est une raison, mais surtout : Washington mesure aujourd'hui son impuissance face au rais. En un titre du Figaro tout est dit. L'administration Obama court derrière les évènements et d'ailleurs, c'est peut être mieux ainsi commente Pierre Rousselin car Moubarak et les généraux n'ont pas perdu leurs réflexes nationalistes et se sont saisis de l'activisme américain pour dénoncer l'ingérence étrangère, ce qui peut leur permettre de reconstruire un consensus et de casser le mouvement de contestation. Autrement dit, conclut l'éditorialiste du Figaro, "l'enfer étant pavé de bonnes intentions, la diplomatie américaine ferait mieux de rester très prudente et les Européens pareils". Notamment la France qui a encore un temps de retard pour les raisons qu'explique Henri Vernet dans Le Parisien : "son passé colonial, le conformisme du quai d'Orsay et sa politique arabe, vieille comme de gaulle au nom de laquelle les Ben Ali, Moubarak et tous les autres sont nos amis. Guyonne de Montjou : Des amis décidément encombrants... ça tangue pour Michelle Alliot-Marie dans la presse étrangère... avec un temps de retard, les journaux britanniques, suédois, belges, espagnols, italiens évoquent ses turbulences tunisiennes… Ca tombe mal, en plus, beaucoup de journalistes étrangers se sont installés cette année à Paris pour couvrir les présidences du G8 et du G20... alors nos affaires intérieures retentissent plus fort que d'habitude. Sur l'affaire de MAM, la presse tunisienne est partagée... Il y a bien sur les indignée : le quotidien le Temps titre en Une « en pleine révolution, elle passait d’agréables vacances à Tabarka ». Mais il y a aussi ceux qui veulent excuser. Le Business News par exemple rappelle que Michelle Alliot-Marie était une fidèle de la Tunisie : "ces dix dernières années, elle a passé presque toutes ses vacances chez nous : à Hammamet, à Tabarka mais aussi à Djerba, où elle assistait à des fêtes familiales et appelait les gens par leur prénom". Et quid d'Aziz Miled, le fameux ami à l’avion ? Le Business News de Tunisie raconte que le régime de Ben Ali ne lui a pas fait de cadeaux, il l’a obligé à payer des campagnes électorales et à avaler des couleuvres dans les affaires… Pourtant pourtant, à 70 ans, Aziz Miled est l’un des seuls tunisien à avoir contracté avec toutes les branches de la famille Ben Ali... des branches qui parfois ne s’entendaient pas entre elle. Le clan Mabrouk dans la banque, le fameux Belhassen Trabelsi dans les avions... il a circulé au milieu de tous ces potentats habilement… Un détail, et c’est un indice : d'après le quotidien tunisien, aujourd’hui Aziz Miled ne serait pas en exil au Canada mais bien toujours à Tunis, sans problème. Patrick Cohen : C'est ce qu'on appelle la « réalpolitik »... s'agissant de l'Egypte, elle peut-être motivée par des raisons inavouables... Yves Decaens : Pour l'Occident, cette crise égyptienne c'est un défi pour la stabilité du monde. Dans La Tribune, Philippe Mabille l'explique sans sourciller : la menace d'un blocage des routes stratégiques du pétrole par le canal de Suez ou d'une déstabilisation des pays arabes a déjà fait flamber le prix du baril à plus de cent dollars. Ajoutez à cela le possible encerclement d'Israël par des régimes hostiles qui augmenterait le risque de guerre et donc d'un troisième choc pétrolier. On comprend, écrit Mabille, ce mur d'hypocrisie qui accompagne à l'ouest l'aspiration de la jeunesse arabe à se débarrasser de ses dirigeants. Sans compter la peur toujours sous-jacente, des frères musulmans. Cette peur, dont Eric Rouleau, ,journaliste, ancien diplomate et spécialiste du Moyen-Orient, pense qu'elle participe justement de cette hypocrisie. Et oui, il le dit à L'Humanité, les frères musulmans, c'est pas l'Iran : ils honnissent le régime des ayatollahs dont on les dit complices pour en faire un épouvantail. En fait, explique Eric Rouleau, les Etats-Unis et Israël savent parfaitement ce qu'il en est : que les frères musulmans n'auront pas la majorité en Egypte où le courant laïque n'est pas négligeable mais qu'ils exerceront leur influence pour que l'Egypte cesse d'être le valet des Américains et prenne ses distances avec Israël, et c'est cela qui les effraie. Guyonne de Montjou : Les Israéliens aussi sont effrayés... ils seront les premiers à regretter Moubarak. l’Egypte est un des rares pays du Maghreb avec qui il entretient des relations diplomatiques depuis 30 ans. Selon un sondage publié dans le Yediot Aharonot hier, une majorité d’Israéliens, près de 60%, pensent que ce sont les islamistes qui arriveront au pouvoir en Egypte. Très inquiet, Benyamin Netanyahou a estimé que l’Egypte "pourrait devenir un autre Gaza, un pays du Moyen Age", sous la coupe des barbus. Le Haaretz est mordant : « On se souviendra de Barack Obama comme du président qui a "perdu" la Tunisie, le Liban et l'Egypte. » Comme Jimmy Carter, il y a 30 ans, a perdu l'Iran en demandant au shah d'Iran d’écouter son peuple. Le reporter du Jerusalem Post questionne les jeunes manifestants de la place Tahrir… Comment voyez-vous l’avenir des relations entre l’Egypte et Israël si Moubarak « dégage » ? Réponse : on veut reprendre le Sinaï, le reprendre vraiment. On ne veut pas passer par des checkpoints israéliens pour visiter notre propre pays ». Mais êtes-vous prêts à rompre vos relations diplomatiques avec l’Etat hébreu ? « En tout cas les distendre, Moubarak est trop inféodé aux Israéliens. C’est humiliant. ». Yves Decaens : Comme disait Jamel dans "Astérix et Cléopâtre", dont l'action se passe en Egypte évidemment, phrase culte rapportée par Les Echos : "C'est trop calme... j'aime pas trop beaucoup ça !". En tout cas, l'Egypte vue de Chine, c'est très calme... Guyonne de Montjou : Oui, dans la presse chinoise, rien à signaler en Egypte ! Peut-être à cause du Nouvel An chinois qui les occupe ? En tout cas, il faut courir beaucoup dans les pages des journaux chinois avant qu’il ne soit question d’Egypte… le Global Times agite l’épouvantail du chaos : Regardez ce qui arrive quand on perd la discipline.. "c'est le danger de la démocratie à l'occidentale"... Le China Daily fait un article surréaliste où il n'est ni question des revendications démocratiques, ni de la rage des manifestants contre la corruption du régime... on parle plutôt des avions affrétés pour rapatrier les ressortissants chinois bloqués en Egypte. Voilà, ça c’est l’info made in China. Et qu’en pense le prix Nobel de la paix ? on ne le saura pas. Peut-être que dans sa cellule, Liu Xiabao, eh bien il n’est même pas au courant !

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